—Autant qu’il vous plaira, répondis-je.
—Ah! fit-il.
Il s’était levé. D’un élan brusque il me prit par les épaules, me serra contre lui et m’embrassa. J’eus les joues mouillées de ses larmes.
Et il me laissa, veule et défait.
HUMILIÉ, je l’aurais été, si j’avais cru toujours aveuglément que ma pauvre amie fût mienne. Hélas! J’avais trop douté d’elle et trop douté du bonheur qu’elle s’efforçait de me procurer.
La confession de son mari, qui m’étonna pour d’autres raisons, ne m’écrasait pas à l’improviste. Et puis je ne suis pas tellement dépourvu de sens critique: toute douloureuse qu’elle fût pour moi, l’ironie d’une telle situation n’avait pas manqué de me frapper. Quelle misère! Il était dit que je l’épuiserais toute. Il ne suffisait donc pas que j’eusse à ce point souffert d’un partage où je ne trouvais pas mon compte? Il fallait encore que la certitude me fût donnée, et par mon rival, de son triomphe tranquille? Mienne, Mienne adorée, comme tu mentais! comme tu mentais!
Mais cette colère est morte aussi, apaisée peu à peu par le temps. Que m’importe à cette heure de n’avoir pas été aimé, ou d’avoir servi de jouet à une femme légère, ou d’avoir tiré d’une femme compatissante quelques chers instants de pitié? Il ne m’en reste pas moins que j’ai aimé cette femme, quelle qu’elle fût, et nul ni rien ne m’enlèvera jamais le souvenir de ce noir bonheur.
Aussi bien, nul non plus, ni rien ne me prouvera que mon adorable amie fût si coupable. Toutes les apparences conspirent contre elle; mais, à mesure que s’éloignent ces jours assombris, j’affirmerais avec moins d’âpreté qu’elle ne fut pas trahie par les circonstances. Que ne dois-je pas conclure en sa faveur, par exemple, lorsque je songe qu’elle chassa le médecin qui fut cause de ma fuite?
Il est vrai cependant que la confession du mari ne me laissait pas de doutes sur la qualité de leurs rapports. Mais, si je fais néanmoins des réserves sur la véracité même de cette confession, sans d’ailleurs accuser le mari d’autre chose que d’une trop faible perspicacité, je demande à les garder. N’importe qui les fera tout aussi facilement que moi. C’est de cet homme que j’ai tenu ma plus grande disgrâce. C’est de lui que j’ai reçu le coup le plus cruel, dont je suis demeuré défait pendant plus de six mois. Mais j’ai eu ma revanche. J’étais trop malheureux. Il avait été trop heureux: il rendit gorge. Je ne m’en réjouis pas, s’il faut le dire franchement; le malheur des autre n’a jamais fait ma joie; mais je ne peux pas clore mon récit sans y rapporter que, depuis la mort de sa femme, cet homme a souffert et souffre peu à peu et de plus en plus tout ce que j’avais souffert moi-même.