JE m’attendais peut-être à tout sauf à ce qui m’arrivait. Et la scène s’était déroulée avec tant d’invraisemblance que je doutai si je ne rêvais pas. Je n’étais pas seulement le condamné qui entend qu’on lui fait grâce; on me comblait en outre de la plus vive joie que j’eusse pu souhaiter. Il m’était difficile de ne pas me défier d’abord d’un si soudain retour de fortune.

On comprendrait mal mon étonnement et ma crainte si l’on ne considérait pas que je n’avais jamais essayé de séduire aucune femme. J’avais eu des aventures, certes, et je n’étais point si nigaud que le supposerait un lecteur inattentif. Mais les femmes qui m’avaient donné des plaisirs sans m’occuper sérieusement, n’étaient point femmes à conquérir. Je n’en avais jamais aimé qu’une, et je n’espérais plus de lui faire agréer ma dévotion. Celle-là seule comptait à mes yeux entre toutes les femmes. Or c’était celle-là qui m’offrait ce que je n’aurais pas osé lui demander, et à l’instant où j’étais près de renoncer à elle pour toujours.

Une joie inespérée, et qui s’amplifie d’autant, se présente à celui qu’elle choisit sous les apparences du bonheur. Elle le soulève de lui-même et lui découvre toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois. Une extrême douleur s’attarde aux moindres détails, afin de s’en nourrir; une joie extrême accepte sans examen que tout concoure à la satisfaire. Dans ma joie du premier moment qui suivit ma surprise, je ne songeai pas à m’expliquer les raisons de mon allégresse: ce qui m’avait paru impossible, me paraissait conforme aux nécessités qu’il nous est expédient de concevoir pour notre intérêt. Je fus content que le ciel eût toujours au-dessus de moi son azur parfait. Comme à d’autres heures je m’étais senti écrasé de détresse, je me sentais allégé. L’état d’amour est un état de grâce. Je me sentais jeune surtout. Ah! jeunesse! jeunesse! que tu me venais tard! Mais je te reconnaissais, jeunesse, et c’était ma faute. Tu n’as de prix que si l’on t’ignore et si l’on te dépense les yeux fermés. Et qu’on ferme mal les yeux quand on veut les fermer!

Où m’égaré-je? Le souvenir de cette heure m’emporte. Ce fut peut-être ma plus belle heure. Mais j’en avais déjà l’intuition, et dès lors le drame de ma vie se nouait. Aussi bien je ne m’appartenais plus et je n’étais plus à mes seuls ordres.

—Je serai à vous quand vous voudrez.

J’avais cette promesse. Mais combien d’ombres autour d’elle! Mon orgueil, si longtemps comprimé, se redressait et, du même coup, je ne discernais rien du plus proche avenir. Ou peut-être, et je ne m’en rends compte que maintenant, je préférais ne rien prévoir et, dans ma joie enfin acquise, me laisser gouverner par les circonstances. J’aimais et je croyais enfin être aimé. Quand on peut se dire cette petite phrase, tous les trésors du monde s’évanouissent, tous les raisonnements cèdent. Un homme se dissout si vite et si volontiers! Et je ne suis pas plus grand que nature.

—Je serai à vous quand vous voudrez.

J’avais cette promesse. Je ne cherchai pas plus loin. Tous les voiles qui me cachaient la vie passée, les goûts, les sentiments de celle que j’aimais, je ne m’inquiétais pas de les écarter. J’accueillais la déesse avec son mystère: je l’avais si longtemps attendue sans succès! Mon allégresse était aveugle. Je devinais que je pénétrais dans une contrée inconnue où je n’aurais pas refusé de me perdre.

—Je serai à vous quand vous voudrez.

Promesse! L’amour n’est jamais si beau qu’à cet instant pour un homme. Et posséder n’est plus rien ensuite, sinon le plus souvent le point critique où la passion commence à décliner. Les femmes le savent d’instinct, qui résistent avant de se plier au désir d’un amant plus pressé. C’est que pour l’homme l’amour n’est pas toujours la grande affaire de la vie, et ceux qui aiment semblent avoir hâte d’épuiser leur joie. Les femmes conçoivent l’amour tout autrement, même quand elles n’y réfléchissent pas, et jeunes filles elles trouvent en des fiançailles qui se prolongent un contentement que les voluptés futures ne transformeront peut-être pas de façon avantageuse. Mais une femme, qui sait où elle va, sait mieux aussi qu’à l’heure qu’elle voudra se donner, elle marquera peut-être l’heure de ses déceptions. De là vient qu’elle temporise, et nous croyons, nous autres hommes, à des pudeurs où à une lutte contre ce que la société nomme le devoir; mais la pudeur recouvre des craintes plus secrètes, et le devoir retient rarement jusqu’au bout une femme qui aime, car c’est dans l’amour, même illégitime, qu’une femme accomplit et a conscience d’accomplir sa destinée. N’étais-je pas excusable, puisque j’aimais, d’en voir une preuve ici?