Qu’avais-je le droit de désirer plus outre à cette heure? N’était-ce pas assez d’une si belle promesse, si je daignais me rappeler que, la veille, un regret sans mesure me tourmentait?

Je n’avais pas de lettre. Je n’en eus pas. La nuit vint. J’en passai la plus grande partie à ma fenêtre. L’air était doux. Il y avait quelques étoiles au ciel. J’entendais le bruit faible de la mer proche. Jamais amant sur le point de triompher après une longue attente ne fut moins assuré que moi.

—Je serai à vous quand vous voudrez.

La phrase volontaire me harcelait. Je me la disais et me la redisais, je la disséquais, je la retournais. C’est une bien petite phrase, bien simple; mais elle engageait l’avenir, et quel avenir? Elle m’effrayait.


A quoi bon tergiverser davantage? A quoi bon hésiter ici comme j’hésitai là, devant l’inévitable réalité de mon aventure? Il faut que j’avoue que je suis entré dans le palais de l’amour par la porte basse. Toutes les considérations retarderaient seulement mon aveu.

Dépouillée du lyrisme dont je la parais comme chacun de nous pare la sienne, mon aventure, pour tout autre que moi, tombe à la plus courante banalité. C’est pourquoi j’en souffris. Mais dans la conscience que je prenais de sa navrante banalité, laquelle me faisait semblable à tous les hommes, je puisais une force nouvelle d’aimer. Nous sommes tous persuadés, quand nous aimons, que nul n’aima jamais de la même ardeur que nous. L’amour a cette singularité que chaque amant s’imagine qu’il l’invente. J’eus, moi, l’illusion de me relever à mes yeux en souffrant d’une situation dont plus d’un autre eût joui sans scrupule.

En effet, je n’avais pas reçu la lettre que j’attendais. J’attendis encore pendant toute la journée du lendemain. Le surlendemain, par le premier courrier, j’eus un billet. Il me fixait rendez-vous pour le jour même à l’endroit connu.

—Je suis contente, me dit-elle en me tendant la main. Je craignais tant quelque folie de votre part! Voyez-vous, j’aurais donné dix ans de ma vie hier, pour être sûre que je vous verrais aujourd’hui.

Dans les romans, les personnages d’importance n’échangent que des phrases admirables. Dans l’ordinaire réalité, un homme épris ne trouve presque rien à répondre quand il est heureux, ou il ne répond que par des mots sans grandeur. Mais deux êtres qui s’aiment ne se soucient pas de littérature.