Elle parlait sans fièvre. Tout ce qu’elle disait si simplement me semblait recouvrir l’abîme de tout ce qu’elle ne disait pas. Elle ne pouvait point se déclarer malheureuse avec plus de poignante discrétion. Malheureuse, elle, sous ces apparences qui m’avaient trompé d’abord comme elles m’auraient trompé pour toujours si je ne l’avais plus revue après notre rencontre? Tant de femmes cachent ainsi en public sans qu’on s’en doute la misère d’une âme blessée!
—Pensiez-vous que je fusse heureuse? reprit-elle sur un ton plus vif.
—Je pensais que...
—Je serais inexcusable de vous écouter.
J’avais rougi.
—Je sais, dit-elle, qu’aux yeux du monde je suis une femme coupable. Je me remets à vous en toute confiance. Je ne tiendrai que de vous mon bonheur, s’il m’en est réservé un peu.
Un homme n’entend pas de pareilles choses sans en être transporté. Que fut-ce de moi qui aimais déjà de toute ma force trop longtemps retenue?
—Ne faites pas moins beau qu’il n’est le présent que vous m’apportez, dis-je alors. Je ne suis peut-être pas digne de le recevoir, mais je m’évertuerai d’en être le moins indigne possible.
La faiblesse de ma réponse ne m’échappait point. J’en étais dépité. Dans ce dialogue qui avait plus de pathétique par ce qui ne s’y exprimait pas que par ce qui s’y exprimait, je me reprochais l’émotion qui diminuait mes répliques: il déplaît toujours à un homme, même heureux, d’être inférieur à la femme qu’il aime et qui l’aime.
Elle disait, elle, plus facilement que moi, ou du moins je le présumais: