Était-ce bien ce que j’avais rêvé? Je ne jurerais pas que mon enthousiasme n’eût pas été plus ambitieux ni que la réalité, comme elle s’imposait à moi, ne me déçût point. Un doute s’insinuait au milieu de mes réflexions. Je manquais trop de cette assurance qui fait si peu défaut à la plupart des hommes pour accepter d’être heureux sans scrupule. Je me disais:

—Elle ne t’aime pas. C’est par pitié qu’elle consent à te leurrer. Que de réticences dans toutes ses paroles! Elle ne se joue peut-être pas de toi, mais elle n’a pas d’autre propos que de te consoler et de te guérir peu à peu d’une passion qui la touche. Elle? A toi? Elle ne le sera jamais.

Et j’avais envie de partir le soir même, moi aussi, pour rompre toutes les déceptions que je redoutais, et fuir avec l’orgueil d’avoir du moins détruit par ma volonté propre mon bonheur incertain.


IL est de fait que, sans les raisons que j’avais de ne tenir compte d’aucune objection, j’avais bien des raisons aussi de ne pas me réjouir outre mesure. Que savais-je au juste de celle que j’aimais? A peu près rien. Rien de plus que ce que j’en ai dit, et qu’elle m’avait dit. Que pouvais-je préjuger de si peu? Mais l’amour ne se gêne pas de prudence. Quelle que dût être la fin de l’aventure, j’y étais trop intéressé pour refuser de m’y abandonner aveuglément.

Ce qui m’inquiétait le plus, c’était de me sentir si troublé quand je trouvais ailleurs une espèce de lucidité qui me semblait incompatible avec l’amour. La jeune fille de jadis avait été fort réservée; la jeune femme que je revoyais, ne paraissait pas plus décidée à se révéler davantage. Elle gardait un sang-froid que, par moment, sa voix trahissait peut-être, mais qu’elle reprenait vite, comme s’il ne se fût pas agi d’elle-même. N’y avait-il aucun calcul dans ses pensées? Je voudrais en douter toujours. Mais, s’il n’y en avait point, comme je m’en persuade quelquefois, quelle force d’âme n’avait-elle pas? Et pouvait-elle résister ainsi au besoin que nous avons tous, quand nous aimons, de nous livrer à l’être que nous aimons? Je souffrais déjà de tout ce que je croyais qu’elle me dissimulait. Cependant, je ne l’accusais pas de coquetterie. Elle était, au contraire, d’une simplicité déconcertante. Aussi m’arrivait-il de n’éprouver que respect pour sa réserve, car j’y devinais la pudeur d’une femme malheureuse, qui tolère que l’on connaisse qu’elle est malheureuse mais non pas jusqu’à quel point elle l’est. Et ce n’est que plus rarement que j’y découvrais autre chose.

La promenade que nous devions faire ensemble dans la campagne, si j’avouais tout de suite qu’elle fut contremandée, on sourirait. Je n’ai jamais su, en effet, parce que je n’ai jamais cherché à le savoir, quelle part de vérité soutenait l’excuse qui m’en fut donnée. J’eus seulement un geste de colère quand j’appris qu’une indisposition subite de la gouvernante des enfants me priverait du plaisir d’un après-midi d’escapade. Mais j’acceptai l’excuse sans trop de peine, étant prié d’aller le soir, vers neuf heures, porter mon pardon et m’entendre dire que tous les regrets n’étaient pas de mon côté. A la réflexion toutefois, tant il m’est commun de ramener les moindres incidents à mon désavantage, je subodorai je ne sais quelle affectation dans le billet qui me renvoyait avant de me rappeler. Je supputais que la promenade qui m’avait été proposée n’eût pas manqué d’être dangereuse et qu’elle échouerait en entretien forcément inoffensif dans un salon d’hôtel, au milieu d’étrangers dont la présence nous gênerait. Et je me persuadais de plus en plus que mon amour ne devait rien espérer d’une amitié compatissante qui tâcherait de me faire prendre mon mal en patience pour m’en distraire. J’ajouterai donc sans insister que j’allai naturellement au rendez-vous, et que je n’y allai pas en conquérant.

Or, rien ne se réalisa de ce que j’avais prévu. Mon amie m’attendait dans le jardin de l’hôtel, et le jardin était désert. Tout de suite elle fut tendre comme une amante.

—Je pars demain, me dit-elle. Demain, et mon rêve merveilleux peut-être s’achèvera. De loin vous me pariez sans doute de toutes les beautés et de toutes les vertus. Maintenant je vous ai déchiré le voile enchanteur. Demain, vous regretterez de m’avoir revue. Et qui sait si vous ne le regrettez pas déjà? Votre souvenir était tellement plus beau!

—Pourquoi faites-vous la coquette? lui demandai-je d’une voix rauque dont le ton dénonçait, mieux que dix phrases, mon ardeur.