—Je t’aime, dit-elle encore.
Je la pressais sur ma poitrine.
—Et toi?
Un dernier baiser me tint lieu de réponse, et je m’esquivai comme un voleur.
MÉCONTENT, oui certes, je l’étais. Mécontent de moi. Je me reprochais d’avoir succombé dans une minute de vertige. Je devais prouver à celle que j’aimais, que je ne désirais pas d’elle d’abord un bref plaisir que la première venue pouvait me procurer. Je craignis de lui avoir infligé sottement une humiliation dont peut-être elle pleurait. Il me peinait d’avoir souillé la noblesse douloureuse que je voulais garder aux premières heures de notre banale aventure.
Mécontent de moi, mais non point d’elle,—je tiens à le déclarer pour mon honneur,—car que savais-je des motifs qui l’avaient poussée à m’offrir ce que les hommes ont coutume de considérer comme la plus grande preuve d’amour? Car j’ignorais que, pour une femme qui aime, tout est plus simple que nous ne croyons. Et je compliquais toutes mes joies et tous mes chagrins. Or ce ne m’était pas une joie d’avoir si malencontreusement abusé d’une situation dont je m’imaginais être le maître. Un usage trop ancien exige des femmes qu’elles ne cèdent pas si vite, pour que ma maladresse n’eût pas blessé en son cœur le plus sensible celle que je respectais autant que je l’aimais, que je respectais parce que je l’aimais.
Je fus plus mécontent encore quand je revis mon amie, le lendemain. Son regard me troubla: il y avait une inquiétude qui ne se dissipa que lentement. Ce n’était point de la tristesse: mon amie semblait ne rien regretter; elle ne prononça pas une parole de regret ou de remords; elle avait accepté sans fausse honte toutes les conséquences, bonnes ou mauvaises, de son acte; mais je devinais qu’elle craignait d’avoir commis une faute,—une faute à mes yeux,—en essayant de m’attacher si vite par une audace propre à m’inspirer peut-être du mépris.
Selon la morale courante, une femme ne peut rien sacrifier de plus précieux que son corps, et l’on pardonne moins aisément une faiblesse momentanée de la chair qu’une longue tentation où l’esprit se complaise. Une femme qui se donne trop tôt s’expose à être jugée sans indulgence. Et je voyais bien que mon amie n’avait pas d’autre inquiétude que de perdre mon estime, et de me perdre du même coup, pour m’avoir prouvé seulement qu’elle m’aimait. Je n’en étais donc que plus mécontent de moi-même.
Quelques phrases échangées de biais, comme nous avions déjà pris pour toujours l’habitude funeste d’en échanger, car la discrétion observée rigoureusement peut déterminer les pires malentendus, quelques phrases discrètes nous rendirent un peu d’assurance. C’était notre dernière entrevue. Nous ne devions plus nous revoir qu’à Paris, après une semaine de séparation.