Voilà toute l’affaire, mon amie: Toute l’affaire officielle, naturellement. Considérée de haut, elle est bien, comme je vous l’avais annoncé, sans importance, et elle ne valait pas le tapage qu’on fit autour d’elle. Pour tout le monde, elle peut demeurer inexpliquée et ne mériter point d’explications. Pour vous, chère vieille grande amie qui avez la complaisance de vous intéresser à moi, je conterai le plus fidèlement possible l’histoire dont le scandale de mon Souvenir détruit n’est que le dénouement, ou du moins le dernier épisode, car tout n’est peut-être pas encore fini.
N’attendez pas que mes confidences vous révèlent des aventures extraordinaires: ne serais-je pas un piètre conteur de commencer mon récit par le dernier chapitre? C’est le secret de ma vie que je vais vous conter. Ne souriez pas. Je n’ai que trente ans, et vous, fière de vos soixante-dix ans que vous opposez toujours à mon inexpérience, vous me répéterez que je nais à peine. Mais un homme, à trente ans, joue sa vie; plus tôt, il se cherche; plus tard, il se surclasse. Acceptez cette formule qui n’est qu’une formule, chère vieille grande amie, et vous accepterez mieux que, vous ayant à peu près tout confié des secrets de ma jeunesse, j’aie pu vous dérober pendant quelque temps le secret de ma trentaine: il ne m’appartenait pas en toute propriété, et il me semblait capital, parce que je ne suis qu’un homme entre ces pauvres hommes qui voudraient bien qu’après tant de peines endurées pour l’attendrir, le bonheur ne fût pas une invention charitable des poètes.
On ne prononce de certains mots qu’avec appréhension: bonheur est de ceux-là, et d’instinct on l’écrirait volontiers par une majuscule, si l’on ne redoutait pas aussi de le charger d’emphase. A mesure que l’humanité vieillit et que dans son progrès elle abandonne peu à peu les dieux successifs qu’elle a révérés sous différents noms, elle tend à ne plus se dissimuler qu’elle n’en eut réellement jamais qu’un seul et qu’elle n’en aura peut-être jamais d’autre; et c’est celui que les prudents n’osent pas nommer: le Bonheur. Mais on croit moins aux dieux peut-être qu’on n’aimerait à y croire, et, si les hommes étaient plus assurés que le bonheur fût de ce monde, ils le révéreraient avec une ardeur moindre.
Pour ma part, j’ai laissé de ma laine aux buissons des sentiers où j’ai flâné. Je préférais d’abord les sentiers abrupts que le hasard emplit de surprises: mon imagination aimait à vagabonder, et l’univers s’ouvrait devant mes yeux comme un incunable aux gravures charmantes dont j’étais trop jeune pour apprécier la saveur. J’y en trouvais une, que j’y mettais, je n’en disconviens pas; mais j’avais ainsi le tort d’être un enfant précoce. Je désirai trop tôt de savoir ce que signifiaient les dessins mystérieux qui couvraient sur deux colonnes la plupart des pages de ce magnifique exemplaire du Jardin de Plaisance que mon père m’avait abandonné généreusement. Hélas! je lus trop, je ne m’en tins pas au Jardin de Plaisance, qui suffisait d’ailleurs à marquer ma destinée, et les livres les plus beaux ne sont gorgés que du désenchantement de leurs auteurs. On ne résiste pas à la tristesse qu’impose le génie. Elle enveloppe, elle prend, elle emporte. Loin d’affaiblir cependant, elle soutient et nourrit en quelque façon celui qu’elle envoûte. Et l’univers assombri ressuscite avec un charme neuf. Joies incomparables du pessimisme, danger séduisant, trébuchet des âmes jeunes, qui vous expliquera? Mais il faut avoir eu l’enfance difficile pour affronter sous de tels auspices les rigueurs attendues de la vie.
A quinze ans, j’étais persuadé que le bonheur n’est pas de ce monde. Il m’avait manqué les caresses d’une mère, qui mourut en m’enfantant. Ce que j’apprenais des hommes peu à peu par les offenses involontaires qu’ils m’infligeaient, me rétrécissait le cœur. Le travail, où je me réfugiai, me sauva. A quinze ans, orphelin désemparé dans les remous de mon siècle, je niais à peu près tout. A vingt ans, j’étais moins ambitieux: je n’osais rien affirmer. Je déroutais seulement mon inquiétude à force de labeur. J’avais entrepris de représenter des êtres vivants, puis des rêves, voire des idées, dans des blocs d’argile que je pétrissais voluptueusement, car l’argile cède aux doigts comme un corps de femme, et je m’attaquais à la pierre même, qui déconcerte autant qu’une âme de jeune fille. Si je compare mes déceptions à celles que doit éprouver un écrivain pour exprimer d’une matière aussi liquide que les mots tout ce qu’il sent ou tout ce qu’il pense, je peux me féliciter d’avoir choisi la sculpture. Mais satisfait, pouvais-je l’être? Toute œuvre réalisée est toujours inférieure au projet d’où elle sortit. Les artistes les plus grands sont les plus malheureux des hommes. J’ai souvent pleuré de n’être pas même un de ces artistes les plus grands. Dans ma vingtième année, j’ai souffert surtout parce que je doutais.
Il me serait facile ici, pour les besoins de ma cause, d’intenter procès à mon époque. Je répudie ces subterfuges. Il est vrai que je suis né à un moment des siècles où l’orgueil de l’individu s’est trouvé débridé par cette espèce de divinisation laïque de l’être humain que la doctrine de Luther a fait accepter sous le masque du libéralisme, alors que, dans le même temps, par un retour curieux, les masses d’individus groupés que sont devenues les nations allaient se précipiter sans intelligence vers un gouffre au fond duquel devait se dissoudre la dignité méprisée de la personne humaine. Il est vrai que toute une génération, héritière d’un siècle de théories contradictoires, a été ballottée au milieu d’erreurs morales et métaphysiques excessives et déprimantes, et que, dans l’alternative où elle fut jetée, ou de l’acceptation d’un destin qu’on sentait provisoire si l’on croyait encore à la vertu des formules républicaines, ou du renoncement total à ces droits de l’homme qu’un peuple enthousiaste avait proclamés avec imprudence, si l’on songeait à résoudre la question politique, dès lors quotidienne, par le socialisme ou la monarchie, elle fut une génération inquiète. Il est vrai que, dans de telles conjonctures où les égoïsmes du dehors et du dedans couvaient de vagues menaces, quiconque osait réfléchir n’osait rien entreprendre à long terme. Et les artistes mêmes, quantité négligeable au regard de la foule, élite submergée, burent le vin lourd des époques incertaines. Mais à quoi bon déclamer? Chacun de nous disparaît dans les tourbillons de l’Histoire, qui se rit de nos raisonnements. Je voulais relever sans plus que je suis de ceux qui ont grandi sous un ciel d’angoisse, qui ont pressenti tout jeunes qu’ils serviraient de gré ou de force à de grandes aventures nationales, qui ont prévu le peu de bonheur probable que le destin leur mesurait, qui eurent vingt ans aux abords de 1910, et qui allèrent vers leur destin, en se sachant écrasés d’avance, sans plainte, sans morgue, le regard droit, la bouche close, le cœur pantelant.
Un mot me presse, que j’ai retardé, que je ne peux pas ne pas écrire: la guerre. 1914. La guerre. Chaque fois que j’écris ce mot redoutable, mes yeux se troublent, je pose ma plume, et je suis envahi de souvenirs. On a dit beaucoup de choses sur la guerre de 1914. On en dira beaucoup de choses encore. Elle nous domine. Moi qui la fis comme combattant dans les rangs de l’infanterie, moi qui la vis d’en bas, de tout près, de trop près pour en parler sans passion, je ne peux rien en dire, sinon qu’elle a du moins révélé brusquement à plusieurs millions d’hommes à la fois ce que c’est que le malheur. De calamité si étendue, on n’avait pas d’exemple. Tous les pays, ni tous les hommes d’un même pays, n’en furent point frappés de la même manière. Mais les hommes qui en souffrirent le plus, ceux qui en furent les ouvriers enthousiastes ou contraints, je sais ce qu’ils ont retiré de l’épreuve. Ils sont mes frères, je les connais. Qui ne fut pas soldat à côté d’eux, ne les connaîtra jamais: ils ont, la guerre finie, gardé le silence et la dignité de leurs jours de misère. C’est qu’ils sont revenus des champs de la mort avec une vertu souveraine qui ne s’acquiert que par la souffrance: la pitié. Ces hommes ont vu l’épouvantable visage de la Gorgone: ils ont vu, je dis vu, senti, touché le malheur. Ils en demeurent imprégnés. Ils en demeurent pour toujours animés d’une émouvante tendresse. Ceux qui tuaient ont appris combien la mort est facile et la vie précaire: affreuse révélation, d’où leur vint le désir d’oublier tant d’horreurs encourues, et d’achever ce qui leur restait de vie, de vie précaire, dans la tendresse dont ils convoitaient le repos.
Repos! Tendresse! Pitié! Vœu de tous les hommes, quelle que soit leur existence! Cris terribles du jour, quand amour est le cri déchirant de la nuit! Pseudonymes effrayés du dieu qu’on n’ose pas nommer de son vrai nom! De quel sinistre éclat ne retentissez-vous point dans le désert qu’est une âme humaine! Mais la divinité qui se dérobe est sourde, et la voix s’épuise qui la supplie, et le malheureux se retrouve en face de son malheur qu’il ne reconnaît plus ou qu’il ne reconnaît que pour s’en accuser. Hélas! à vouloir porter trop haut la cause de ses peines, on risque d’attirer sur soi le blâme et les sourires. Et quel mérite excuserait tant de présomption? Et ne saurons-nous pas rester des hommes capables d’assumer leur part, leur grande part de responsabilité? Et n’aurons-nous pas le courage de subir humblement jusqu’au bout la vie que nous voulûmes?
Comme tout le monde, je suis pour une grande part responsable du malheur de ma vie. J’étais revenu des champs de la mort; désormais je pouvais disposer de ma liberté. J’avais échappé par chance au hasard des batailles; la paix me rendait à mes travaux, à mes rêves, à mes projets, à mon art, peu importe dans quelles conditions. Sous un ciel délivré de ses nuages, je pouvais essayer de reprendre, à trente ans, une existence que pratiquement je n’avais pas encore commencée: je redevenais, je devenais enfin un homme, maître de son petit domaine. Je ne me dissimule pas que j’avais tout loisir de mener ma barque où il me plairait. Si je ne l’y ai pas menée, je n’accuse personne; je n’accuse que moi seul, que ma jeunesse tourmentée peut-être exposait aux faiblesses d’un cœur tendre. Mais comme je ne veux pas avoir l’air de tirer vanité de ma faute, j’ajouterai qu’il sied de me tenir compte aussi d’un élément qui entre dans presque toutes les combinaisons humaines: c’est le hasard.