UN enfant qui ne fut pas élevé par sa mère arrive à l’âge d’homme en méprisant les femmes, ou en les craignant, ce qui revient souvent au même. Tout jeune, je méprisais aussi les femmes, par précaution. C’est pourquoi je fus bouleversé par la première qui m’émut.
J’avais dix-neuf ans, et je venais de recevoir des félicitations d’un vieux sculpteur, membre de l’Institut, mais grand artiste, pour une Salomé que j’avais soumise à son jugement et qu’il avait eu l’indulgence de regarder. La bonté de ce vieillard me stimula. Je crus avec moins d’incertitude que je pouvais suivre le chemin où je m’étais engagé. Je passai plusieurs semaines dans la joie. Je travaillais quatorze heures par jour, et je ne m’arrêtais que lorsque mes mains fatiguées ne m’obéissaient plus. Alors je souriais d’aise.
Résolument, je m’étais mis de bonne heure à tailler mes projets en pleine matière définitive. Il me passionnait de jouer la difficulté; je comprends aujourd’hui que j’y cherchais un apaisement. Mais à cette époque j’étais heureux de la peine que je me donnais, outre que je risquais, à chaque œuvre nouvelle, de dépenser en pure perte des sommes d’argent relativement importantes qu’il me fallait chercher ailleurs par des besognes commerciales. Je n’étais pas riche. Mon père, indifférent, m’avait abandonné dès mes premières paroles aux soins d’un oncle, du reste gêné, qui ne me pardonnait ni mes rêveries d’enfant ni l’antipathie que, jeune homme, j’avais montrée pour la médecine. Bref, comme je ne pouvais pas espérer un héritage que les débauches de mon père compromettaient fortement, je me suffisais en fournissant à d’industrieux intermédiaires soit des maquettes de statues que je retrouvais ensuite au Salon, corrigées ou respectées par quelqu’un de ces amateurs au nom illustre qui encombrent toutes les classes de l’art, soit des sujets achevés que des marchands répandaient à plusieurs centaines d’exemplaires en simili-bronze pour dégoûter évidemment de la sculpture les petits bourgeois provinciaux, soit encore des dessins de meubles hardis à l’intention des snobs, soit même des modèles de robes destinés aux couturiers du VIIIᵉ arrondissement. Ainsi je gagnais, non sans heurts, assez d’argent pour ne rien demander à mon oncle et pour me procurer de surcroît les blocs de pierre dont j’aventurais tranquillement le prix.
Ces détails, sur lesquels j’ai l’air de m’appesantir, ne sont pas sans intérêt pour moi: je m’y révèle tout entier, consciencieux à la fois et téméraire. Mais j’en sortirai. J’hésite peut-être encore un peu de toucher à mon secret. Nous éprouvons tant de répugnance à nous laisser pénétrer! D’autres l’ont remarqué avant moi: en France, et ailleurs aussi sans doute, dans tous les pays fiers de leur civilisation, un homme consent moins à paraître tel qu’il est que tel que paraissent être ceux qu’il appelle, d’un mot décisif, ses semblables. Par crainte du ridicule, fondement de toute société qui a souci de sa gloire, un homme cache qu’il est capable de n’être point pareil à ses voisins, et singulièrement quand l’amour est en jeu. On n’ignore pas que trois hommes réunis au fumoir, après dîner, ne sauraient causer que de femmes, et presque toujours de la façon la moins digne, comme s’ils éprouvaient, à rabaisser les indispensables compagnes de leurs joies et de leurs douleurs, le besoin trouble de s’avilir eux-mêmes. C’est une espèce de tradition, je le sais bien, et qui garde sa rigueur lorsque ces hommes sont à jeun; et je ne doute pas que chacun d’eux, pris à part, ne soit peut-être écœuré des propos qu’il recueillit avec complaisance ou qu’il tint lâchement; mais qui aurait le courage de se singulariser, dans cette bourgeoisie qui tend à devenir la classe unique de notre France, en avouant qu’il ne méprise ni les femmes ni l’amour? Irai-je affronter le ridicule sans quelques réticences?
Je ne me crois certes pas foncièrement différent des hommes d’aujourd’hui. Ils peuvent sembler plus occupés de soucis plus immédiats, car il nous plaît assez de nous guinder. Quel homme n’a pas aimé cependant? Quel homme osera dire qu’il n’a pas tressailli, au moins une fois, à l’attrait d’une femme, à l’espoir de la conquérir, au regret de la perdre? Pourtant, lorsque je veux me remémorer quelle histoire d’amour m’a touché le mieux entre tant d’histoires que les poètes nous ont contées, je m’en rappelle dix, vingt, trente, dont le personnage principal est une femme, et fort peu dont un homme soit le héros. Les poètes sont-ils à ce point timides? Et pourquoi, contre si peu d’interprètes trouvés dans le cours des âges par la passion de Tristan, la désolante aventure de Don Juan a-t-elle été si souvent reprise? Un homme ne peut-il faire figure sans déroger que de séducteur et de bourreau? La passion d’amour est-elle donc le privilège des femmes, ou les hommes la tiennent-ils, dans leur éternelle fatuité, pour une faiblesse qui les déshonore? Mais combien de malentendus ont dû naître entre les meilleurs amants, si l’un des deux résistait à sa franchise!
Faut-il que je précise ici qu’en vieillissant, ou parce que j’aimai, je regardai l’amour avec des yeux sérieux? J’en eus la révélation nécessaire, au moment qu’un vieux sculpteur m’encourageait dans mes travaux et que peu à peu montait autour de moi l’appréhension d’une catastrophe universelle, deux choses propres à me faire perdre mon sang-froid ou à me précipiter aux pires erreurs. Encore est-il bon que je dise aussi sans plus attendre que ce n’est point sur le moment que je pris conscience de tout le pathétique de cette révélation. Le hasard seul, si l’on refuse comme moi d’y voir une volonté mystérieuse, me donna par la suite la vraie mesure de ce qui ne fut d’abord à peu près rien.
Fier, comme s’il en eût été l’instigateur, du succès de ma Salomé, mon oncle m’avait invité à passer le mois de juillet dans sa petite villa de la côte normande. C’était une maisonnette fort simple, construite à peu de frais en un temps où l’endroit n’était pas encore à la mode, et qui gagnait chaque année de la valeur parce qu’elle était bien située. Mon oncle songeait à la vendre pour en placer le bénéfice, qu’il supputait considérable, en viager. Il songea sans doute que la présence chez lui d’un neveu dont quelques journaux avaient parlé en termes flatteurs, rehausserait le prix de la maison et rappellerait l’attention des acquéreurs éventuels. Il m’invita. J’avais besoin de repos après mes récents excès de travail. Je m’y rendis, emmenant pour tout bagage une énorme valise de cuir fauve. J’ai oublié bien des choses moins anciennes. Je n’ai rien oublié des moindres circonstances de ce séjour chez mon oncle. Je les évoquai trop souvent depuis.
M’y voici donc. Quel éblouissement! Nos voisins avaient une invitée, une vieille dame aux cheveux blancs, arrivée deux jours avant moi. Mon oncle la connaissait à peine, mais il connaissait intimement les voisins, bourgeois cossus, industriels retirés des affaires. Tous m’accueillirent avec un intérêt qui m’eût paru exagéré, car au milieu de mes plus vives ardeurs j’ai toujours gardé le sentiment du ridicule, si je ne m’étais pas ému tout à coup de me trouver devant la nièce de la vieille dame, une jeune fille dont le moins que je puisse dire, ou redire, est qu’elle me bouleversa.
Je redirai que j’avais dix-neuf ans. Elle en avait quinze ou seize. La beauté féminine était en quelque sorte de mon commerce familier. Réduite en ses éléments par mes études, admirée dans les innombrables représentations que nous ont transmises les siècles, vue sur tant de corps de modèles que j’avais eus sous les yeux, détaillée et reconstituée par mes mains, elle ne pouvait guère m’offrir d’autre surprise que celle qu’offre toujours à un artiste une beauté vivante. Ce n’est donc point par sa seule beauté que cette jeune fille me frappa, et je l’affirme aujourd’hui d’autant plus calmement qu’il me souvient que je ne pensai pas à l’examiner comme j’avais coutume d’examiner d’instinct toute femme belle que je rencontrais. Mais je n’affirme pas que je ne la jugeai pas d’ensemble plus belle que les autres femmes. J’eus seulement l’impression très nette qu’elle était différente, qu’il y avait d’une part les autres femmes, toutes les autres femmes, et d’autre part cette jeune fille. Et qu’elle fût jeune fille et non point femme, c’est une distinction que je ne fis pas non plus d’abord.
J’étais allé chez mon oncle pour y prendre du repos. J’y trouvai l’amour. Au milieu de mes longues promenades à pied dans la campagne et des heures que je restais assis au fond de notre jardin à épier des sorties ou des rentrées qui me troublaient chaque fois, je connus que j’aimais. Un pareil événement donnait un démenti formel à mes opinions. Mon pessimisme d’adolescent avait fondu soudain. Était-ce possible? J’en demeurais charmé.