Ma joie était tombée.

Je ne me suis jamais senti si seul qu’après ces départs de mon amie. Je la suivais en pensée. Hélas! où allait-elle?

J’avais eu, un soir, la curiosité de passer devant sa porte. Il faisait nuit, la rue était déserte. J’avais, sans m’arrêter, levé les yeux vers la maison: de la lumière brillait derrière quelques persiennes. Une fenêtre était ouverte, toute éclatante. Mais je ne savais pas même à quel étage mon amie habitait. Et soudain je m’étais éloigné rapidement, furieusement. Je pensais qu’à cette heure peut-être...

Ceux qui n’ont pas aimé une femme qui n’est pas libre, ne voudront pas admettre que l’amour n’est jamais si douloureux. Je refuse de descendre ici au fond de ma peine; au seul souvenir de ces heures troubles, ma gorge se serre, et je veux écarter les détails de ma souffrance; je préfère qu’on l’imagine; elle me brûle encore.

Toutefois, qu’on le sache, il n’y avait en moi aucune révolte. Je me suis défié toujours des mots trop grands qui masquent des réalités équivoques. Je suis de la génération des condamnés à mort. On m’a fait grâce, peut-être; on n’a peut-être que suspendu l’arrêt qui m’a frappé comme tant d’autres, le 2 août 1914. Ainsi chargé, je tiens toutes les révoltes pour vaines, et peut-être aussi la volupté qu’il y a dans la souffrance m’enivre et m’enchante. Je n’ai donc maudit ni le ciel, ni la société, ni rien, ni personne, parce qu’il m’était échu d’aimer une femme que l’Église et le Code m’interdisaient d’aimer. J’ai continué de l’aimer, simplement. Et qu’on ne se récrie pas! Je ne daigne pas prétendre que j’aie aucun droit ni à la vie ni à l’amour. Je ne réclame rien. Je ne suis pas de ces fous qui protestent que la société leur doit quelque chose. On ne me doit rien, pas même une tombe, si je ne laisse pas à un notaire l’argent qu’exigeront les fossoyeurs. Et qu’importe? Nous pourrirons tous. On aura pu m’empêcher d’aimer comme j’aurais voulu pouvoir aimer, on aura pu m’obliger à aimer dans la souffrance, on n’aura pas pu m’empêcher d’aimer.

Évidemment, si la loi que les hommes ont imposée aux hommes et aux femmes était différente, j’aurais moins souffert. Voilà une femme: elle a accepté, jeune et ignorante, de subir pendant toute sa vie un homme qu’elle ne connaît pas; désormais, qu’elle le veuille ou non, elle aura des enfants de cet homme, elle aura des caresses de cet homme, même si les caresses de cet homme lui sont odieuses. L’homme est protégé par la loi. La femme peut divorcer, dira-t-on. Non, si l’homme ne veut pas. Ou bien elle n’aura de recours que dans le scandale, et alors on la privera de ses enfants, que le dégoût de son mari ne lui fait pas forcément haïr. Comment appeler cela, pour la malheureuse? De la prostitution, déclarent pompeusement quelques-uns. Non pas. C’est de l’esclavage, le plus strict. Je ne récrimine point. Les hommes se moqueraient de moi, et je négligerais de le remarquer, comme je néglige de discuter s’ils ont trouvé le meilleur moyen de constituer la famille, premier élément de toute société. Non, je ne rêve pas de transformer leur monde cruel. J’ai seulement pitié de la femme que leur morale enchaîne. J’ai souffert d’aimer une de ces femmes, et je l’ai quand même aimée. Je ne réclame rien.

Devant la maison de ma bien-aimée, lorsque par cette nuit de printemps je me suis senti désespéré en imaginant tout ce que chacun devine, je n’ai pourtant pas épuisé ma peine. De pires tortures m’attendaient, que je ne prévoyais pas. Car tout ce que j’imaginai ne reposait en somme que sur des présomptions. Je ne connaissais presque pas celle que j’aimais déjà si durement. L’heure était proche où j’allais du moins connaître quelle femme elle se révélerait enfin sous les caresses.


ET pourtant, non. Je recule. Je ne dirai pas cela. J’ai dit tout ce que je savais de mon amie. Dans le drame que je rapporte, ce sont les sentiments seuls qui ont de l’intérêt. Je n’ai jamais eu le goût de m’introduire dans une alcôve, je n’introduirai personne dans la mienne. Tout ce que je dirais ne serait qu’ignominie, injure et blasphème à la mémoire de celle que rien ne me permet d’offenser.

Je n’ai pas dit non plus la couleur de ses cheveux, l’éclat de son œil, la grâce incomparable de ses mains. Je ne l’ai pas décrite. Je ne la décrirai pas. Je la trahirais peut-être, et en quoi pareille trahison serait-elle utile au récit que je fais d’une aventure malheureuse? En quoi pourrait-elle éclairer cette ombre où la personnalité de mon amie est demeurée inaccessible?