Je n’ai même pas dit son nom. Notre prénom, c’est ce que nous avons de plus intime. Le prénom n’appartient qu’à l’aimée et qu’à l’aimé. Que d’autres le prononcent, il y a profanation en quelque sorte. Et les amants en ont bien conscience, dans tous les pays et dans tous les mondes, quand ils se donnent entre eux de ces surnoms qui semblent ridicules aux étrangers et qui sont au juste une caresse de la parole. D’instinct, je n’aurais pas accepté d’appeler mon amie comme d’autres auraient pu l’appeler, comme un autre tout au moins devait l’appeler. Je ne dirai pas comment je l’appelais, et je ne lui inventerai pas un nom pour les besoins de mon récit: son nom restera secret, tel qu’était notre amour, et mon trésor particulier. Dans les heures où elle s’échappait pour se réfugier près de moi, il fallait qu’elle fût entièrement différente de ce qu’elle était ailleurs, et que rien ne la retînt à cet ailleurs trop journalier: lorsque nous nous retrouvions dans notre chez-nous enfin prêt, n’était-ce point pour n’être que deux amants, deux êtres qui n’ont plus souci de rien que d’eux-mêmes?

Elle me le dit un jour:

—Il faut nous entourer un peu d’illusion.

J’avais l’illusion qu’elle fût mienne. Quelle illusion m’eût grisé davantage? Ne venais-je pas de reconnaître un de mes désirs? Déjà, plusieurs fois, j’avais remarqué, sans en tirer d’orgueil, qu’elle me répétait comme venant d’elle des choses que je lui avais murmurées. J’en tirai peu à peu la conviction qu’elle m’offrait ainsi, et peut-être involontairement, une preuve de son amour, comme si, devenue mienne et telle que je pourrais la souhaiter, et dominée par ma tendresse, elle prenait de mes façons de penser et de sentir. Quel soutien nouveau pour moi! Deux amants que la chair seule attache, se lassent plus vite, au lieu que la tendresse ne va que s’affermissant en profondeur. Et quels espoirs devant moi qui ne rêvais que de tendresse, de communion véritable, et véritablement,—je ne l’écris pas sans mélancolie,—d’amour conjugal, l’unique amour que je conçoive!

J’avais bien l’illusion que chez nous elle était mienne, et qu’en fermant au verrou derrière elle la porte quand elle m’arrivait, elle montrait sa volonté d’exclure le reste du monde. Elle y mettait de la hâte. Se croyait-elle suivie, épiée? Non point. Elle avait l’air parfaitement calme, et jamais elle ne joua la comédie des précautions excessives. Elle venait, elle entrait, elle nous enfermait, elle se jetait contre mon épaule, elle était chez elle. Comme elle me l’avait dit un jour:

—Tout est fini, puisque je vous vois.

Par malheur, tout ne finissait que pour fort peu de temps. Mon amie n’arrivait pas toujours à l’heure qu’elle m’avait fixée.

—Je ne fais pas ce que je veux, disait-elle.

Et parfois elle me quittait plus tôt qu’à son envie. Lorsqu’elle avait deux heures à me donner, la bonne chance nous favorisait.

Si quelque jeune fille ignorante imagine merveilleux et terribles les plaisirs de l’adultère, qu’elle se détrompe. Une femme vicieuse ne court qu’au plaisir, sans doute; mais pour les autres,—le plus grand nombre,—pour celles qui, mal mariées, ne cherchent dans l’amour défendu que ce qu’elles n’ont pas trouvé dans le mariage, c’est-à-dire, non point un mâle et un maître, mais un homme et un ami, pour celles-là le dernier mot du bonheur n’est pas de s’épuiser de fatigue sous une étreinte vaine. Je le pense du moins, et mon amie aussi le pensait, je n’aurais pas voulu en douter.