Toute ardente qu’elle fût au lit, et audacieuse même, elle avait d’autres soins. Plus d’une fois, le commissaire de police eût perdu sa peine en pénétrant chez nous à l’improviste: nous causions seulement comme deux vieux camarades, ou bien, tandis qu’elle m’écoutait en mangeant des fruits, je lisais quelques pages d’un poète que le hasard de la conversation nous avait mis en goût de relire, ou de lire. J’ouvrais le plus souvent du Hugo, que mon amie connaissait mal et qu’elle fut surprise de découvrir soudain: car Hugo n’est pas à la mode et les hommes de ma génération le tiennent en grand mépris, sans le connaître probablement, ou pour des raisons de politique, ce qui ne me suffit pas. J’ouvrais aussi l’Homme Intérieur, ou le Cœur Solitaire. Charles Guérin est un poète qui m’émeut. Je crois qu’on ne lui a pas encore assez rendu l’hommage qu’il mérite. Pour moi, je n’oublierai probablement jamais cet après-midi de juin où tout à coup je lus, à mi-voix:

Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte;
Mais un mur entre nous suit le même chemin,
Hélas! et l’on ne peut, tant la crête en est haute,
Se voir ni se donner la main.

On échange, il est vrai, mainte parole tendre,
L’un et l’autre on s’appelle en chantant par son nom:
Eh! qu’est-ce donc, au prix de l’angoisse d’entendre
Pleurer souvent son compagnon!

Quand l’étoile du soir, pour nous triste à voir poindre,
Réunit les amants heureux dans le repos,
Nous n’avons, vainement avides de nous joindre,
Rien à nous deux que nos sanglots.

Je m’arrêtai pour regarder mon amie.

Elle me regardait. Elle était oppressée.

—Continue, me dit-elle.

Je continuai. Les strophes se déroulèrent, gonflées de douleur, limpides, simples, nues. Elles n’ont aucune surcharge, elles ne s’alambiquent pas d’allitérations et de tentatives musicales, jeux byzantins où s’égare aujourd’hui, et nul n’ose le dire, la poésie française. Mais elles frémissent d’un frisson humain. Je lisais:

Mais une brèche s’ouvre enfin dans la muraille.
On s’élance, les bras tendus, éperdûment,
Et les noces ont lieu sur un lit de broussaille
Où l’on souffre encore en s’aimant.

Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes;
Ce qui n’est pas le seul présent semble aboli;
L’amour, quand on se sait si peu d’heures communes,
Serait atroce sans l’oubli.