—Vieilles rombières et grands magasins.
Or, le lendemain, vers trois heures, comme je m’apprêtais à traverser la rue Royale, près du Ministère de la Marine, je remontai soudain sur le trottoir pour éviter une auto.
La voiture, une limousine, filait à vive allure vers la Madeleine. Ému par ce choc que nous éprouvons au cœur involontairement à l’instant que nous échappons à un danger, même petit, j’avais néanmoins encore assez de sang-froid pour distinguer, sans erreur possible, les deux personnes que la voiture emportait: je vis deux personnes, un homme et une femme: l’homme, je ne le reconnus pas: la femme, c’était mon amie. Et précisément ils riaient, comme nous avions ri, mon amie et moi, en nous séparant, la veille. Cette fois, le nouveau choc que je ressentis au cœur fut plus violent. Je demeurais interdit. Je suivais l’auto du regard. Quand elle disparut de ma vue, j’éprouvai que mon front était moite de sueur.
VOILA de ces riens qui suffisent à bouleverser un amant. Je n’étais déjà que trop disposé par mon caractère à pousser à l’extrême les moindres ennuis. On peut imaginer dans quel désarroi je tombai pour avoir aperçu celle que j’aimais en compagnie d’un homme que je ne connaissais pas. Hélas! je connaissais si peu, ou si mal, mon amie elle-même!
Ce qui me blessait plus profondément, c’était qu’elle eût pu rire loin de moi, quand moi je portais en tous lieux une mélancolie de tous les instants. Il me fallut ce réveil pour me tirer du bonheur,—bonheur mitigé, bonheur fragile, mais bonheur,—où je vivais depuis six semaines. Certes, deux amants, qui ne se rencontrent que pendant de trop brèves minutes et moins souvent qu’ils ne le désirent, ont ce privilège que leur passion est toujours au plus haut point: ils ignorent les attaques sournoises de l’existence en commun, les satisfactions trop faciles, les petites querelles qui naissent à propos de rien puis de tout, les petits travers qui se révèlent, les ridicules même qui se dénoncent, tout ce qui fait que peu à peu l’amour s’émousse et languit. Deux amants qui ne vivent pas côte à côte n’ont que le temps de s’aimer. Mais quel revers à cette brillante médaille! Et vaut-il mieux ne pas se connaître assez que de se connaître trop, si tant est que deux êtres humains puissent jamais se connaître?
Un remords soudain m’assaillit, un remords et une crainte: malgré les protestations qu’elle ne me ménageait pas, étais-je vraiment l’homme que mon amie s’attendait à trouver en moi? Ne l’avais-je point déçue? Parce que j’avais à Nice été touché par la gravité de ses premières paroles et le pathétique presque désespéré de son accueil et de son amour, devais-je maintenir notre amour dans cette tristesse où je me plaisais à l’élever? Si elle était malheureuse chez elle, ne devais-je pas me maîtriser quand elle accourait chez moi entre deux visites, et lui imposer l’illusion d’un peu de bonheur complet? Devais-je l’entraîner à ma suite sans précautions dans ce bonheur douloureux où je puisais, moi, un réconfort peut-être trop amer pour elle? Femme, et femme jeune, malheureuse mais prête à croire que le bonheur est possible, n’attendait-elle pas plutôt de moi que je lui entr’ouvrisse les portes d’ivoire des paradis rêvés? N’était-elle pas assez généreuse en ne me laissant pas deviner que je l’avais déçue? Fallait-il lui reprocher de se distraire quand elle m’offrait toujours une docilité parfaite, riant si je riais, silencieuse si je me taisais, et rembrunie si j’étais en peine?
Toutes ces raisons, je les admettais, mais un doute barrait ma sagesse naissante, un doute que j’essayais vainement de renverser, ou d’éviter,—un doute qui m’attirait. Je suis comme je suis. Et je pensais: «Et si elle ne t’aime pas? Et si elle a seulement pitié de toi? Et si elle te fait seulement l’aumône d’un semblant d’amour, pour te consoler?» Et des raisons aussi de douter me venaient. Je me rappelais une de ses premières paroles: sa décision préalable de ne pas renoncer à ses enfants, même pour son amour. Et je me disais: «Une femme qui aime, aime sans conditions.» Je me rappelais encore qu’elle m’avait déclaré que, sauf à moi d’y croire ou non, elle n’avait jamais eu d’amant. Et je considérais que c’était une étrange manière de m’inspirer confiance. Je m’égarais. Ces raisons, aujourd’hui, m’apparaissent telles qu’elles sont: injurieuses et faibles. Qu’on me les passe, j’aimais. La jalousie est impitoyable.
Que me restait-il de tant d’incertitudes, lorsque mon amie sonna le lendemain à ma porte, à notre porte?
Elle s’arrêta sur le seuil, inquiète.