Ce déjeuner, où je me rendis sans entrain, je n’en parlerais pas s’il n’avait pas été marqué par un incident bien fait pour que je me le rappelle à loisir. J’y eus la même impression de gêne que lors de ma première soirée: le beau-frère, le terrible beau-frère, y avait absolument mine de mari. C’est lui qui menait la conversation, lui qui veillait à l’ordre du service, lui qui forçait mon amie à manger, lui qui s’imposait comme un maître plein d’importance. Il m’était odieux, et je sentais que mon amie, malgré sa gaieté, n’éprouvait pas un contentement parfait.

Après le repas, et tandis que, mon amie s’étant retirée avec les enfants, nous prenions le café dans son petit salon, la conversation tomba sur la jalousie.

—On ne tient une femme que si on la fait habilement jalouse, affirma le beau-frère.

—A quoi bon? riposta le mari. Des gens civilisés dédaignent de tels expédients. La jalousie n’est pas un sentiment de civilisés.

—Hé! Hé! repartit l’autre avec un accent ironique. Il ne faut pas oublier que les femmes ne sont pas arrivées au point de civilisation où l’on voit les hommes. Méfions-nous! En ne prenant pas l’offensive, nous risquons de la laisser prendre aux femmes et qu’elles nous donnent tous motifs d’être jaloux.

—Tu poses mal la question, dit le mari, très calme. Quand il s’agit de mariage, il ne faut pas oublier non plus qu’il ne s’agit pas toujours d’amour.

Je n’avais pas ouvert la bouche. Je hochais la tête, essayant de ne point paraître sot. A la dernière phrase du mari, les joues me brûlèrent; une joie brusque me pénétra: en dépit du calme qu’il gardait, je sentis qu’il exprimait un regret.

Mais le beau-frère tenait à briller.

—Pourquoi compliques-tu? fit-il. Nous ne disputons pas de l’amour dans le mariage, nous considérons l’amour en général. Et je prétends que la jalousie n’est pas méprisable.

A ce moment, mon amie revenait vers nous. Elle tendait l’oreille. Le beau-frère se redressa.