—Service, service, disait volontiers le père Trébuc.
Il était toujours de service, toujours à la disposition de tout le monde, à la merci des curieux et des importuns.
Au lit enfin, qui lui fut un refuge, il s’abandonna, pour la première fois peut-être de sa vie, pour la première fois du moins avec plus de tristesse, à d’amères pensées. Il accusa le destin, qui l’avait fait naître et vieillir pauvre.
Riche, moins pauvre en tout cas, il n’eût pas été obligé de se gîter dans une étroite loge de concierge, et de reléguer sa fille au sixième étage, loin de lui, loin de sa surveillance, et sa fille n’eût pas été séduite.
Des phrases de journaux soutenaient ses pensées. Il considérait son malheur sous les espèces des faits-divers qu’il lisait avec attention. Sa Mousseline tant chérie était devenue une fille séduite. Et il se rappela qu’il n’avait jamais craint que sa Mousseline pût devenir une de ces déplorables héroïnes de roman-feuilleton ou de chronique des tribunaux. Verrait-il un jour le nom et le portrait de sa fille dans son Journal? Il voyait déjà ce mot sinistre d’Infanticide se détacher en grands caractères au milieu d’une page. Que dirait-on alors dans le quartier? Monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier, avait affirmé que l’honneur du père Trébuc demeurait intact. Mais monsieur Marsouet ne savait pas tout. Seule, sans doute, mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, savait tout. Parlerait-elle?
—Si nous étions riches, songea le père Trébuc, elle n’aurait pas fait tant de manières.
Et il songea que, si mademoiselle Baquier, qui avait derrière elle un sénateur opulent, lui demandait ce que lui avait demandé la malheureuse Mousseline, la sage-femme ne répondrait point que la vie humaine est sacrée.
—Sacrée, la vie humaine?
Comment pouvait-on proférer de pareilles balivernes, après une guerre où l’on avait gaspillé tant de vies humaines? Le père Trébuc en avait tenu jadis au bout de sa baïonnette, en Chine et à Madagascar, et nul ne lui disait de telles niaiseries.
—Oui, songea le père Trébuc, la vie des pauvres est sacrée, parce qu’elle sert aux riches.