Comme son mari était consciencieux, la mère Trébuc était consciencieuse. Ils faisaient tous les deux leur service toujours de la même manière. Aux yeux du monde, ils sauvaient la face. Ils supportaient courageusement l’épreuve. Autour d’eux, ils sentaient moins de curiosité. On ne leur parlait plus de Mousseline. Seule, madame Loissel, qui ne perdait pas tout espoir, s’évertuait à réconforter la mère Trébuc. Mais la mère Trébuc n’en disait rien à son mari.
Le père Trébuc n’avait pas remis les pieds au petit café de la rue Boursault depuis le départ de Mousseline. Il rentrait à la maison, le soir, sans flâner en chemin. Il se déshabillait, s’installait devant la table, dépliait son Journal, et attendait l’heure du dîner.
Mornes dîners. Depuis le départ de sa fille, la mère Trébuc avait simplifié l’ordonnance des repas, supprimé la nappe à carreaux bleus et blancs que Mousseline avait brodée, car la toile cirée suffisait aux parents en deuil, et supprimé aussi le dessert et les plats trop coûteux, car désormais la mère Trébuc ne devait plus compter sur l’argent que Mousseline rapportait à chaque fin de mois.
Mornes dîners, au cours desquels le père et la mère Trébuc, tête à tête, mangeaient en silence. La loge, qui était autrefois trop étroite, semblait vide, depuis que les éclats de rire et les chansons de Mousseline l’avaient désertée. Où chantait-elle? Où riait-elle, à présent, la folle Mousseline? Et riait-elle? Dans la loge de la rue Legendre, personne ne riait plus. Depuis trois semaines, Mousseline s’était enfuie.
Trois semaines avaient passé, lentes, cruelles. Un jour, ce fut le samedi, vingt-huitième d’avril. La mère Trébuc redoutait que parût enfin à son tour, sur l’éphéméride accroché près de la cheminée, le 28 fatal. C’est le 28 avril, en effet, que devait être célébré le mariage de mademoiselle Coupaud, locataire du troisième.
Quel crève-cœur pour la mère Trébuc! Elle n’était pas jalouse.
—Tant mieux pour cette petite! songeait-elle.
Mais elle songeait qu’elle ne verrait pas, qu’elle ne verrait jamais sa Mousseline chérie, vêtue de blanc et couronnée de fleurs d’oranger, descendre, au bras d’un beau garçon, les degrés de l’église Sainte-Marie, entre deux haies de badauds accourus.
Du seuil de la maison, la mère Trébuc vit mademoiselle Coupaud, au bras de son père, monter par l’allée centrale, les degrés de pierre couverts d’un tapis rouge. Mademoiselle Coupaud avait une couronne de fleurs d’oranger très discrète, très jolie, et deux fillettes soutenaient la traîne de sa jolie robe blanche. Un beau mariage. Le parvis était peuplé tout entier. Des autos stationnaient en file des deux côtés de l’église.
Le cœur gros, la mère Trébuc regardait, regardait.