Le colonel rougit subitement. Droit devant lui, au garde à vous, le capitaine Joussert venait de claquer des talons en les joignant, et les éperons avaient cliqueté. Le colonel voulut se ressaisir.
— Demandez à votre commandant, Joussert !
Le chef d’escadron, qui fumait près de la fenêtre, et qui n’avait presque rien dit depuis le début de l’entretien, leva les mains à hauteur de la poitrine, pour signifier qu’il désirait laisser au colonel la responsabilité de tout. Il avait vu, le matin même, dans les papiers du rapport, la punition infligée à Panouille par le capitaine Joussert. Elle ne l’avait pas arrêté. Il la transmettait sans augmentation au colonel, lorsque le colonel l’avait fait appeler. Le colonel était hors de lui, et, tout en plaçant sous les yeux du chef d’escadron étonné les deux journaux en cause, il avait fait appeler le capitaine Joussert. Un peu vexé qu’on n’eût pas daigné prendre son avis, le chef d’escadron boudait, écoutait, et ne disait rien.
Mais le colonel s’était ressaisi.
— Vous parlez de mensonges, Joussert, et ce sont des mensonges, soit. Empêcherez-vous les gens d’y croire ?
— Veuillez observer, mon colonel, que l’une de ces feuilles prétend que le canonnier Panouille fut porté en prison au milieu d’une escorte de fusils. Ce détail seul ne peut tromper personne, car personne n’ignore que les artilleurs n’ont pas de fusils.
— Oh ! fusils ou mousquetons, pour le public, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Ne jouons pas sur les mots, je vous prie. Le public croira… Et nous n’avons pas le droit de démentir. D’ailleurs, si ce journal ment, il ne ment qu’en partie : on vous répondra qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et tout retombera sur nous, car enfin vous avez puni votre canonnier et vous avez transformé le motif de la punition.
Le colonel cherchait sur sa table la feuille de situation de la 5e batterie.
— Mon colonel, répliqua, toujours calme, le capitaine Joussert, le règlement n’interdit pas la mansuétude aux officiers.
— Sans doute, mais vos quatre jours de prison m’obligent de les porter à huit. Huit jours de prison ? Cela non plus ne peut tromper personne, et l’on jugera que nous avons eu peur de la vérité.