Pauvre Panouille ! Dès les premiers jours, au régiment, il s’était senti perdu. Les autres, camarades ou chefs, avaient vite compris qu’il était sans défense, malgré sa taille d’hercule et ses mains formidables de valet de ferme. Renonçant à lui faire retenir la nomenclature du revolver d’ordonnance, les chefs n’avaient pas abusé de sa simplicité : on lui confiait les corvées pénibles, dont il s’acquittait avec zèle. Plus souvent qu’à son tour, il était de balayage ou garde d’écurie. Mais il devait surtout ces charges à la ruse de ses camarades, qui en profitaient sans remords. Et, s’il essayait de protester quand il voyait qu’on exagérait, les plaisanteries des uns, s’ajoutant aux ordres des autres, l’obligeaient à plier en silence après de gros mots lancés comme des pavés dans la discussion.

Un seul des hommes de sa chambre devinait que la patience de Panouille finirait par éclater. C’était Rechin, son voisin de lit, habile entre les habiles, qui savait se débrouiller pour filer en permission à Paris tous les dimanches.

Rechin évitait de blesser Panouille, comme il évitait de se heurter de front à tout le monde. Forte tête, cependant, lui, difficile à duper, s’avouant en particulier antimilitariste et pacifiste, mais correct, voire obséquieux en face du moindre gradé, il affectait de ne pas se moquer ouvertement de Panouille. Il en tirait aux yeux de Panouille une espèce de supériorité que Panouille respectait. Et le brave Panouille ne démêlait pas dans les propos de Rechin ce qu’ils avaient d’astucieux.

C’était, on s’en souvient, l’apostrophe de Rechin qui avait suscité la malencontreuse réponse de Panouille en présence du lieutenant, et la punition qui s’ensuivit. Mais Panouille tout aussitôt l’oublia ; car, à peine le lieutenant disparaissait-il, Rechin murmurait de durs reproches à l’adresse de cette brute à galons ; seulement, il s’arrangea pour que nul autre ne pût les entendre ; ce qui n’empêcha point que Panouille, au milieu des rires de la chambre, se crut moins abandonné.

Panouille avait jeté sur son lit son paquet de brides. Il jeta rageusement son calot sur le tout. Et il accompagna le geste d’un juron bref et sonore.

— Ça va, ça va, fit à mi-voix le brigadier, qui craignait le retour du lieutenant.

Panouille eut un sursaut.

— Vous trouvez que ça va ?

Et il renouvela son juron.

Déjà les hommes, gouailleurs, pressentant l’orage, se rassemblaient. Le brigadier, brigadier depuis huit jours, vit son prestige en péril. Il répéta :