Pendant trois semaines, la ville, qu’un simple mot lancé par Panouille avait placée en vedette, fut animée de manifestations et de patrouilles. Des cortèges d’ouvriers en grève parcouraient les rues désertes dont les maisons bourgeoises, volets clos, semblaient inhabitées. Ou bien des pelotons de chasseurs faisaient sonner les fers de leurs chevaux sur les pavés, tandis qu’à d’autres heures des sections d’infanterie se hâtaient en cadence ; mais soldats et grévistes évitaient de se rencontrer. Et, malgré l’arrivée de deux nouveaux bataillons, ce bonheur des rencontres évitées avait peu à peu fatigué l’arrogance des grévistes et la colère des soldats. Après trois semaines de cortèges, de chants, de défilés, de cris, les ouvriers avaient repris le chemin des usines, et l’on ne voyait plus de patrouilles dans les rues qui se réveillaient timidement. Si bien qu’on put de part et d’autre se féliciter que les obsèques rivales des deux victimes du début se fussent déroulées dignement, sans bagarre ; et le succès avait été d’autant plus difficile que, par déférence, le maire et le général s’étaient fait représenter à l’enterrement du manifestant tué, tandis qu’une délégation d’ouvriers avait suivi le corbillard du capitaine, — double déférence qui, dans de telles conjonctures, risquait d’être de part et d’autre mal accueillie et d’entraîner des protestations mauvaises.

Le Gouvernement était d’ailleurs intervenu. A la Chambre des Députés, le Président du Conseil déclarant qu’une enquête sévère était menée et que la justice suivrait son cours, la demande d’interpellation du communiste Vaillant-Couturier avait été renvoyée à la suite.

D’être nommé par de si hauts personnages à la tribune de la Chambre, pouvait enorgueillir dans sa cellule l’humble Panouille. Panouille en fut plutôt d’abord vaguement effrayé. De tant de complications imprévues, il n’augurait rien de bon. Il savait de science plus certaine qu’il passerait devant les officiers du conseil de guerre et il eût préféré passer devant eux en accusé moins illustre. A ce bruit dont on entourait sa chétive personnalité, il dut cependant un avantage : transféré des locaux disciplinaires du régiment à la prison militaire de la ville, il fut traité avec plus d’égards assurément que s’il n’eût été qu’un soldat entre les soldats, au lieu d’être Panouille. Mais il était Panouille.

II

Panouille était Panouille. Il le comprit plus nettement quand il reçut, dans sa prison, la première visite de son avocat.

Son avocat ! Le maréchal des logis Faituel et le canonnier Rechin lui avaient annoncé qu’il serait défendu par un grand avocat, mais il n’osait pas croire que ce pût être vrai. Et il fut effaré, le pauvre Panouille, quand l’avocat se nomma devant lui, pour lui.

En réalité, ce grand avocat n’était grand que depuis qu’on le comptait parmi les chefs du parti communiste. Député, naturellement, grâce à sa faconde et grâce à l’héritage que lui avait légué son père, le Citoyen Maître Pigace ne plaidait que pour les martyrs du parti. La liste de ses victoires était courte. Lui, et les journaux du parti, imputaient ses constants échecs à la sottise, à la peur et à la bassesse des juges bourgeois devant lesquels il ne défendait que des héros. Mais il ne prenait guère la peine de les défendre. Il se contentait d’attaquer violemment tout le monde autour de lui, témoins, juges et société, et, sans se soucier du malheureux qu’il abandonnait à l’infâme justice capitaliste, il tournait ses plaidoyers en apologies pour le communisme, transformant le tribunal en salle de réunion politique et ne cherchant qu’à provoquer de retentissantes condamnations dont il s’indignait ensuite, toujours violemment, dans l’un des journaux du parti.


Au milieu de l’affaire Panouille qui s’enrichissait de grèves, de mutineries militaires, et de deux morts, le Camarade Pigace pouvait trouver un des beaux triomphes de sa carrière.

— Monsieur, lui dit Panouille.