Panouille emporté s’arrêtait. Comment verrait-il Marguerite ? La verrait-il ? Devenu un grand personnage dont l’arrivée au pays susciterait la curiosité de tous, il ne pourrait pas voir Marguerite en secret, comme il aurait voulu la voir, pour lui reprocher sa trahison.
Si fier de la vengeance que le sort lui offrait, Panouille commençait à regretter cette gloire qui l’empêcherait de rentrer dans son village sans être remarqué.
IX
Or, tandis que Panouille, ancien valet de ferme, ex-canonnier conducteur de derrière au caisson, cinq fois conseiller municipal et quatre fois député, — car il fut tout cela, — achevait mélancoliquement son seizième mois de prison, il arriva que le gouvernement lui joua, et au parti communiste, le plus vilain tour.
Au lieu d’abdiquer devant des sommations théâtrales en faisant voter par le Parlement le projet d’amnistie que proposait le camarade Cachin, le Gouvernement, sournois et tranquille, usa de son droit de grâce amnistiante.
Tout le tapage que le parti de la Faucille et du Marteau déchaînait pour obtenir de force la mise en liberté de Panouille, s’acheva par un long feu, comme une fusée sous la pluie. Du jour au lendemain, sans éclat, quand nul ne s’y attendait, Panouille fut déclaré libre.
Les chefs du parti se regardèrent avant de prendre une décision.
Le soir même, en effet, un métigne extraordinaire devait avoir lieu à Paris. Ils espéraient que la salle Wagram retentirait de cris et d’applaudissements. Ils avaient convié le prolétariat ouvrier à manifester à la fois contre la guerre du Sud-Algérien qui se perdait dans les sables du Sahara où Abd El Kracine s’était enfui, et pour le prolétariat paysan martyrisé en la personne de Panouille. Les premiers ténors du parti étaient inscrits parmi les orateurs : les affiches menaçaient les passants bourgeois de noms hauts de quinze centimètres. Et, par mesure de prudence, le préfet de police avait mobilisé toutes ses troupes, cependant que l’on interdisait la réunion de la Ligue d’Action Française annoncée pour le même soir à la salle Austerlitz. De quoi l’on pouvait conclure que la manifestation communiste, redoutée du gouvernement, aurait un retentissement sérieux.
Or, le matin, on apprit que Panouille était libéré. La formidable manifestation s’achèverait-elle, elle aussi, par un long feu, comme cette guerre du Sud-Algérien à laquelle ni le gouvernement ni le Bloc Ouvrier et Paysan n’avaient pu donner une fin honorable ? L’ennemi s’était volatilisé. La France, victorieuse dans l’Aurès, ne trouvait plus devant elle ni soldats à combattre ni rogui qui signât une paix quelconque : elle eût été mal fondée à se vanter de sa victoire, mais le parti communiste ne l’avait pas contrainte à déposer les armes. Piètre dénouement, sauf pour ceux qui s’étaient battus et dont nul ne s’inquiétait, hors de leur entourage immédiat.