A l'époque où la déclaration de l'indépendance fut prononcée, tous ces éléments étaient dans toute leur vigueur. Et cependant les colonies, malgré tout leur courage, auraient peut-être été trop faibles pour soutenir leurs justes prétentions si elles n'avaient rencontré, dans les conditions politiques où se trouvait l'Europe, un puissant auxiliaire.
V
Étudions maintenant le rôle que joua le gouvernement français et la part, tantôt occulte tantôt publique, qu'il prit dans le soulèvement des colonies anglaises.
Dès que Christophe Colomb eut découvert le nouveau monde, la possession des riches contrées qui excitaient la convoitise des Européens devint une cause perpétuelle de luttes entre les trois grandes puissances maritimes: l'Espagne, l'Angleterre et la France. Ces rivalités se soutinrent avec des chances diverses jusqu'au moment où la déclaration d'indépendance des États-Unis, en enlevant un appui aux uns et en faisant disparaître un aliment à l'avidité des autres, mit un terme aux guerres interminables que ces puissances se livraient.
Jacques Cartier, envoyé par Philippe de Chabot, amiral de France, partit en 1534 de Saint-Malo, sa ville natale, avec deux navires, pour reconnaître les terres encore inexplorées de l'Amérique septentrionale. Il découvrit les îles Madeleine, parcourut la côte occidentale du fleuve Saint-Laurent, puis, l'année suivante, dans une seconde expédition, prit possession, au nom du roi, de la plus grande partie du Canada, qu'il appela Nouvelle-France.
Le Canada, trop négligé sous les faibles successeurs de François Ier, reçut de nouveaux colons français sous Henri IV. Le marquis de La Roche, qui succéda en 1598 à Laroque de Roberval dans le gouvernement de cette colonie, créa un établissement à l'île des Sables, aujourd'hui île Royale et reconnut les côtes de l'Acadie. Quatre ans plus tard l'Acadie fut encore parcourue par Samuel de Champlain, qui, en 1608, fonda la ville de Québec.
Ces accroissements successifs et la prospérité de la colonie française ne pouvaient laisser indifférents les Anglais, récemment établis dans la Virginie. Aussi en 1613 des armateurs anglais, sous les ordres de Samuel Argall et sans déclaration de guerre, vinrent-ils attaquer à l'improviste Sainte-Croix et Port-Royal, en Acadie, qu'ils détruisirent. En 1621, le roi d'Angleterre Jacques Ier accorda au comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et méridionale du Canada, sous le prétexte que tout ce pays n'était habité que par des sauvages. Mais les colons français n'étaient nullement disposés à se laisser ainsi dépouiller, et Charles Ier dut restituer à la France, deux ans après, le territoire dont Guillaume de Stirling n'avait pris possession que pour la forme.
En 1629, 1634 et 1697, l'Acadie et une partie du Canada furent encore successivement enlevées puis rendues aux Français, jusqu'à ce qu'enfin, par le traité d'Utrecht, 1713, l'Angleterre fut mise en possession définitive du territoire contesté.
Les Anglais ne devaient pas s'en tenir à ce succès. Il ne fit que les encourager à persévérer dans leur projet de conquérir le Canada tout entier. De leur côté les Français, malgré l'abandon dans lequel les laissait la mère patrie, leur résistèrent avec courage et trouvèrent généralement, pour les soutenir dans la lutte, de puissants auxiliaires dans les naturels, qu'ils n'avaient cessé de traiter avec douceur et loyauté.
Cependant le Canada, malgré les attaques incessantes dont il était l'objet, vers le sud, de la part des Anglais, devenait florissant. Le Saint-Laurent était pour les vaisseaux de France une retraite commode et sûre. Le sol, autrefois inculte, s'était fertilisé sous les efforts de plusieurs milliers d'habitants. L'on s'aperçut bientôt que les lacs se déversaient aussi par le sud dans de grands fleuves inexplorés.