C'est alors que paraît pour la première fois dans l'histoire le nom de Washington. Il commandait, avec le titre de colonel, un détachement de Virginiens. Ainsi, par une singulière coïncidence, ce grand homme porta d'abord les armes contre ces mêmes soldats qui devaient aider à l'affranchissement de sa patrie, et s'efforça de soumettre à la domination anglaise ces mêmes Canadiens qu'il appelait vainement plus tard à l'aider à la délivrance commune.

Washington surprit un détachement de troupes françaises envoyé en reconnaissance auprès du fort Duquesne, l'enveloppa, le fit tout entier prisonnier et tua son chef, Jumonville [56]. Assiégé à son tour dans son camp, aux Grandes-Prairies, par de Villiers, frère de Jumonville, il fut obligé de capituler, et se retira toutefois avec les honneurs de la guerre [57].

La seconde expédition [58], dirigée la même année contre le fort Duquesne par le général anglais Braddock, eut une issue plus malheureuse pour celui-ci. Cet officier, qui méprisait les milices de la Virginie, s'engagea sur un territoire qu'il ne connaissait pas et fut enveloppé et tué par les Français, aidés des Indiens. Le colonel Washington rallia les fuyards et opéra sa retraite en bon ordre.

Note 56:[ (retour) ] Ce fut l'étincelle qui alluma la guerre de Sept Ans. Laboulaye, Hist. des Etats-Unis, II, 50, 297.

Note 57:[ (retour) ] Cette capitulation donna naissance à une horrible calomnie qui, malgré les protestations réitérées de Washington, cherche à s'acharner encore contre sa mémoire, en dépit de la noblesse universellement reconnue de son caractère: je veux parler du prétendu assassinat de Jumonville. Plusieurs ouvrages publiés en France (Mémoire, précis des faits, pièces justificatives, etc. Paris, 1756,)—réponse officielle aux observations de l'Angleterre, répètent et propagent cette erreur, et bien qu'elle ait été reconnue et signalée comme telle dans les écrits les plus consciencieux, je crois qu'il est de mon devoir de démentir encore une fois une affirmation si invraisemblable et si contraire au jugement que les contemporains de Washington et la postérité ont porté sur ce grand homme.
La capitulation que signa Washington avec une entière confiance était rédigée en français, c'est-à-dire dans une langue que n'entendaient ni le colonel Washington ni aucun des hommes de son détachement. L'interprète hollandais qui en donna la lecture aux Américains traduisit le mot assassinat pour l'équivalent de mort ou perte, soit par ignorance, soit par une manoeuvre coupable; et l'on considéra comme un aveu de Washington ce qui ne fut que l'effet de sa bonne foi surprise.
M. Moré de Pontgibaud, dans ses mémoires déjà cités (p. 15), justifie Washington de l'accusation qu'il avait entendu porter contre lui en France. «Il est plus que constant dans la tradition du pays, dit-il, que M. de Jumonville fut tué par la faute, par l'erreur et le fait d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crût ou ne le crût point parlementaire, mais que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de tirer; la garantie la plus irrécusable est le caractère de douceur, de magnanimité du général Washington, qui ne s'est jamais démenti au milieu des chances de la guerre et de toutes les épreuves de la bonne ou de la mauvaise fortune. Mais M. Thomas (de l'Académie française) a trouvé plus poétique et plus national de présenter ce malheureux événement sous un jour odieux pour l'officier anglais.» V. aussi Histoire des Etats-Unis, par Éd. Laboulaye. Paris, 1866, II, 50, où cette affaire est examinée.

Note 58:[ (retour) ] Dont le meilleur récit est Braddock's Expédition, par Winthrop Sergant, publié dans les Mémoires de la Société historique de Pensylvanie, 1855.

Enfin, en 1755, toujours sans que la guerre eût été encore déclarée, l'amiral anglais Boscawen captura des vaisseaux de ligne français à l'embouchure du Saint-Laurent, tandis que les corsaires anglais, se répandant sur les mers, s'emparaient de plus de trois cents bâtiments marchands portant pour près de trente millions de francs de marchandises et emmenaient prisonniers sur les pontons plus de huit mille marins français. En présence d'une si audacieuse violation du droit des gens, malgré son apathie et sa honteuse indifférence pour les intérêts publics, le roi Louis XV fut obligé de déclarer la guerre à l'Angleterre [59].

Note 59:[ (retour) ] 1756. Juin le 9.

Il était de l'intérêt de la France de laisser à la lutte son caractère exclusivement colonial. Mais sa marine était presque ruinée. Elle ne pouvait donc secourir ses colons. L'Angleterre ne lui laissa pas d'ailleurs la liberté d'en agir ainsi. L'or donné par Pitt au roi de Prusse Frédéric II alluma la guerre continentale connue sous le nom de guerre de Sept Ans. Ainsi forcée de combattre sur terre et sur mer, la France fit de vigoureux efforts. Malheureusement les généraux que le caprice de Mme de Pompadour plaçait à la tête des armées étaient tout a fait incapables, ou portaient dans les camps les querelles et les intrigues de la cour. Aussi les résultats de cette guerre furent-ils désastreux.

Mêmes revers au Canada que dans les Indes orientales. Les marquis de Vaudreuil et de Montcalm enlèvent les forts Oswégo et Saint-Georges, sur les lacs Ontario et Saint-Sacrement (1756). Montcalm remporte même une victoire signalée sur les bords du lac Champlain, à Ticonderoga (1758); mais il ne peut empêcher la flotte de l'amiral Boscawen de prendre Louisbourg, le cap Breton, l'île Saint-Jean et de bloquer l'entrée du Saint-Laurent, pendant que l'armée anglo-américaine détruit les forts de l'Ohio et coupe les communications entre la Louisiane et le Canada.