En 1759, Montcalm et Vaudreuil n'avaient que cinq mille soldats à opposer à quarante mille. Ils étaient en outre privés de tous secours de la France, soit en hommes, en argent ou en munitions. Les Anglais assiègent Québec. La ville est tournée par une manoeuvre audacieuse du général Wolff. Montcalm est blessé à mort. Le général anglais tombe de son côté et expire content en apprenant que ses troupes sont victorieuses. Vaudreuil lutte quelque temps encore. C'est en vain. Le Canada est définitivement perdu pour la France.
Un habile ministre, le seul homme qui dans ces temps de désordre et de corruption prenne à coeur les intérêts de sa patrie, Choiseul, arrive au pouvoir, appelé par la faveur de Mme de Pompadour. Son premier acte est de lier comme en un faisceau, par un traité connu sous le nom de Pacte de famille (15 août 1761), toutes les branches régnantes de la maison de Bourbon, ce qui donnait de suite à la France l'appui de la marine espagnole. Celle-ci, immédiatement en butte aux attaques de l'Angleterre, essuya de grandes pertes.
Cependant toutes les nations de l'Europe étaient épuisées par cette guerre, qui avait fait périr un million d'hommes. La France y avait dépensé pour sa part treize cent cinquante millions. Par le traité de Paris elle ne conserva que les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon avec droit de pêche près de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade, la Martinique; mais céda la partie orientale de la Louisiane aux Espagnols.
L'Angleterre avait atteint son but; l'expulsion complète des Français du continent américain et la ruine de leur marine.
Choiseul eut à coeur de relever la France de cet abaissement. Il essaya de réorganiser l'armée en diminuant les dilapidations et en constituant des cadres sur de nouvelles bases. Il souleva un mouvement patriotique dans les parlements pour que chacun d'eux fournît un navire à l'État, et l'Angleterre vit avec douleur renaître cette marine qu'elle croyait à jamais perdue.
Sous son administration la France acquit soixante-quatre vaisseaux et cinquante frégates ou corvettes qui firent sentir à l'Angleterre, pendant la guerre d'Amérique que les désastres de la guerre de Sept Ans n'avaient pas été irréparables [60].
En même temps que Choiseul soutenait l'Espagne dans son antagonisme contre l'Angleterre, il se tenait au courant des rapports des colonies américaines avec leur mère patrie. Sa correspondance nous le montre persévérant dans sa haine pour la rivale de la France, étudiant les moyens les plus propres à abaisser sa puissance, inquiet surtout du développement de ses colonies. Il encourageait de tout son pouvoir et par des agents qui, comme de Pontleroy [61], de Kalb [62], Bonvouloir [63], ne manquaient ni de talents, ni d'énergie, l'opposition naissante de ces colonies qui, dès 1763, semblaient déjà prêtes à passer à l'état de révolte contre la métropole [64].
Note 60:[ (retour) ] C'est sous son ministère que la France s'empara de la Corse et que naquit dans cette île, deux mois après, le plus grand ennemi de l'Angleterre, Napoléon. On trouve dans les Mémoires imprimés sous ses yeux, dans son cabinet, à Chanteloup, 1778, ses raisons pour l'acquisition de la Corse, I, 103.
Note 61:[ (retour) ] Pontleroy, lieutenant de vaisseau au département de Rochefort, chargé en 1764, par M. de Choiseul, d'aller visiter les colonies anglaises d'Amérique. M. le comte de Guerchy, ambassadeur à Londres, par une dépêche du 19 octobre 1766, demande de nouveau pour ce même Pontleroy des lettres et un passe-port, au nom de Beaulieu, qu'il portait en Amérique. Durand écrivait un peu auparavant à M. de Choiseul que Pontleroy n'avait pas le talent d'écrire, mais qu'il pourrait utilement lever les plans des principaux ports d'Amérique et même d'Angleterre, en se mettant au service d'un négociant américain qui lui donnerait a commander un bâtiment. Il s'entendait bien à la construction, au pilotage et au dessin. Il ne demandait que le traitement accordé aux lieutenants de vaisseau. Ces propositions furent agréées par M. de Choiseul, et Pontleroy ou Beaulieu partit peu de temps après.
Note 62:[ (retour) ] De Kalb était un officier d'origine allemande, qui servait en qualité de lieutenant-colonel dans l'infanterie française. On ne pouvait douter ni de son courage, ni de son habileté, ni de son zèle. Sa connaissance de la langue allemande devait faciliter ses relations avec les colons originaires du même pays que lui. Ses instructions, datées du 12 avril 1767, lui enjoignaient de partir d'Amsterdam et, une fois arrivé à sa destination, de s'informer des besoins des colonies tant en officiers d'artillerie et en ingénieurs qu'en munitions de guerre et en provisions. Il devait étudier et stimuler le désir des colons pour rompre avec le gouvernement anglais, s'informer de leurs ressources en troupes et en postes retranchés, de leurs projets de soulèvement et des chefs qu'ils comptaient mettre à leur tête. «La commission que je vous confie, lui dit Choiseul, est difficile et demande de l'intelligence; demandez-moi les moyens nécessaires pour l'accomplir; je vous les fournirai tous.»
Après avoir servi la France en diplomate, de Kalb se fit un devoir de prendre à côté des Américains sa part des dangers qu'il les avait engagés à affronter. Il servit comme volontaire, avec rang de major-général, et fut tué à la malheureuse bataille de Camden. (Notices biographiques.)