Cette sortie n'avait point été observée par l'ennemi. L'escadre était en bonne route et sur le point de doubler le Cap, lorsque, trois jours après son départ, les vents devinrent contraires et la retinrent pendant quatre jours dans le golfe de Gascogne. La Provence perdit deux mâts. Son capitaine demanda à relâcher; mais M. de Ternay ne jugea pas qu'il dût en être ainsi et il fit réparer cette avarie aussi bien que possible. Ce ne fut que du 15 au 16 mai que l'escadre et le convoi décapèrent par un vent de nord-est [126] .

Note 126:[ (retour) ] Le 15, le cutter le Serpent fut renvoyé en France pour porter cette nouvelle.

La flotte anglaise était sortie à la faveur du même vent qui avait d'abord poussé les vaisseaux français hors de Brest. La tempête l'avait arrêtée avant qu'elle fût sortie de la Manche et l'avait forcée à rentrer au port. Le convoi français put donc prendre quelque avance.

Après la tourmente essuyée dans le golfe de Gascogne, le chevalier de Ternay se décida à prendre la route du sud, la même qu'avait suivie l'année précédente l'amiral d'Estaing. Celle de l'ouest était plus directe, mais moins sûre, à cause des rencontres que l'on pouvait y faire et de la variabilité des vents. Par le sud, on profitait au contraire des vents alizés. Un climat plus doux était plus favorable à la santé de l'équipage et des troupes. On avait moins de chances de rencontrer l'ennemi. Enfin les vents du sud, qui règnent le plus ordinairement pendant l'été sur les rivages de l'Amérique septentrionale, devaient ramener aisément le corps expéditionnaire vers le nord, au point où il lui serait le plus avantageux de débarquer [127] .

Le 30 mai, après une navigation des plus agréables, on se trouva par 28° 58' de latitude et 34° 44' de longitude, et la persistance de M. Ternay à maintenir la flotte dans la même direction faisait croire aux officiers, à leur grand regret, qu'on les destinait pour les îles du Vent et non pour l'Amérique du Nord, lorsque l'amiral donna l'ordre de mettre le cap à l'ouest. Les jours suivants, il fit faire voile vers le nord-ouest et exerça l'escadre à passer de l'ordre démarche à l'ordre de bataille, le convoi restant sous le vent. La frégate la Surveillante chassa et prit un brick anglais armé de onze canons. On apprit par le capitaine de ce brick la prise de Charleston par le général Clinton et la présence dans ce port de l'amiral Arbuthnot, qui y attendait l'escadre de l'amiral Graves [128] .

Note 127:[ (retour) ] Le 25 mai, le vaisseau le Lutin, armé en guerre et chargé de marchandises, quitta l'escadre pour se rendre à Cayenne.

Note 128:[ (retour) ] Le 12 juin, on prit un petit bâtiment anglais, chargé de morue et de harengs, qui se rendait d'Halifax à Saint-Eustache. M. de Rochambeau fit distribuer aux troupes les morues et les harengs; le bâtiment fut pillé, dégréé et abandonné. (Blanchard.)

Le 20 juin, comme on était au sud des Bermudes, les frégates d'avant-garde signalèrent six vaisseaux faisant force de voiles sur le convoi. M. de Ternay fit aussi mettre ses frégates en ligne de bataille, et l'ennemi, surpris de voir sept vaisseaux de ligne sortir de ce groupe de voiles marchandes, s'arrêta. Un seul de ses vaisseaux, qui sans doute avait chassé trop de l'avant, était fort éloigné des autres et pouvait être coupé par le Neptune et le Jazon, vaisseaux de tête de la ligne française. Le convoi était alors bien rassemblé et bien à l'abri derrière les frégates la Surveillante et l'Amazone; mais M. de Ternay, s'apercevant que la Provence, quoique chargée de voiles, ne pouvait le suivre et faisait une lacune dans sa ligne, arrêta ses deux premiers vaisseaux dans leur chasse contre la frégate anglaise; qui put dès lors rallier les siens, après avoir essuyé toutefois le feu de toute la ligne française. On se canonna encore de part et d'autre jusqu'au coucher du soleil sans grand résultat, et le chevalier de Ternay continua sa route avec son convoi. «Il préféra, dit Rochambeau, la conservation de son convoi à la gloire personnelle d'avoir pris un vaisseau ennemi.» Sa conduite fut jugée tout autrement par les officiers français, et une circonstance du même genre vint bientôt encore augmenter le mécontentement de l'armée contre cet officier [129] .

Note 129:[ (retour) ] Le Neptune eut, dans l'affaire du 20 juin 1780, deux hommes tués et cinq ou six blessés; le Duc-de-Bourgogne, autant; en tout, vingt et un hommes hors de combat. (Blanchard.)

On sut plus tard que la frégate que l'on avait failli prendre était le Rubis, de 74 canons, et que l'escadre dont elle faisait partie, commandée par le capitaine Cornwallis [130] , retournait à la Jamaïque après avoir escorté cinquante vaisseaux marchands jusqu'à la hauteur des Bermudes. Le capitaine du Jazon, M. de la Clochetterie, avait hautement blâmé pendant le combat la faute qu'avait commise M. de Ternay en faisant diminuer de voiles ses deux vaisseaux de tête, ce qui avait donné au Rubis le temps de se dégager et de rejoindre sa ligne. Appelé au conseil qui fut tenu, à la suite de ce combat, à bord du vaisseau amiral, et interrogé à son tour sur ce qu'il pensait de la destination de l'escadre anglaise: «C'est trop tard, dit-il, monsieur l'amiral, j'aurais pu vous le dire hier au soir; il a dépendu de vous d'interroger le capitaine du Rubis [131]