Cependant l’horloge sonnait onze heures. La compagnie se sépara. La porte d’entrée fut poussée, presque close. Au moment de la sortie de tout le monde, voici quelle était la position exacte des cinq personnes laissées dans la demeure : les trois plus âgées, c’est-à-dire Williamson, sa femme et sa servante, étaient toutes trois occupées au rez-de-chaussée. Williamson tirait de l’ale, du porter, etc… pour les gens du voisinage en faveur de qui la porte de la maison restait entrebâillée jusqu’à ce que l’heure de minuit sonnât. Mme Williamson et la servante allaient et venaient entre l’arrière-cuisine et un petit salon ; l’enfant, leur petite-fille, dont la chambre à coucher était au premier étage (par ce terme on entend toujours, à Londres, le palier élevé d’une seule volée de l’escalier au dessus du niveau de la rue), s’était profondément endormie dès neuf heures du soir ; enfin l’ouvrier s’était retiré pour prendre du repos. C’était un locataire habituel de la maison ; sa chambre était au second étage. En très peu de temps il s’était déshabillé et couché. Tenu, comme tout travailleur, à des habitudes de lever matinal, il était naturellement désireux de s’endormir aussi vite que possible. Pourtant, cette nuit-là, le malaise causé par les assassinats récents du no 29, atteignit chez lui le paroxysme de l’excitation nerveuse et le tint éveillé. Peut-être avait-il entendu parler de l’étranger à mine suspecte, peut-être l’avait-il vu lui-même rôder à la dérobée. Mais, même s’il n’en était pas ainsi, il se trouvait au courant des particularités périlleuses de cette maison ! par exemple, le ruffianisme de tout ce voisinage, et ce fait peu agréable que les Marr avaient vécu à quelques portées de cette même maison, ce qui impliquait que l’assassin aussi ne vivait pas à une grande distance. Tels étaient les sujets d’une alarme générale. Mais il en était d’autres, spéciaux à cette seule maison : avant tout, la réputation d’opulence de Williamson, — la croyance, fondée ou non, qu’il avait accumulé dans des pupitres et dans des tiroirs l’argent qui lui coulait sans cesse dans les mains, et, en dernier lieu, le danger avec tant d’ostentation recherché par cette habitude de laisser entrebâillée la porte pendant une heure entière, — heure emplie d’un danger d’autant plus grand que l’on pouvait être bien sûr de n’avoir pas à craindre de collision avec un visiteur ou un convive de hasard, puisque tout le monde se trouvait banni dès onze heures. Cette règle, jusqu’ici avantageuse pour la réputation et l’agrément de la maison, à présent au contraire, les circonstances ayant changé, ne servait qu’à positivement proclamer une situation exposée sans défense pendant une heure entière. Même on disait communément que Williamson, homme pesant et gros, de plus de soixante-dix ans, singulièrement peu actif, n’aurait été que prudent de fermer à clé sa porte au moment où il renvoyait, le soir, la société.

Sur ces motifs d’alarme et sur d’autres (et, M. Williamson, disait-on encore, possédait une quantité considérable d’argenterie) l’ouvrier méditait péniblement ; il pouvait être entre minuit moins vingt-huit et minuit moins vingt-cinq minutes, quand, d’une seule fois, avec un fracas révélant une main sinistre et violente, la porte de la maison soudain fut fermée et la clé tournée. Voilà donc qu’ici, sans nul doute possible, était entré l’homme diabolique, vêtu de mystère, l’homme du 29 de Ratcliffe Highway. Oui, l’être redoutable qui avait occupé toutes les pensées et toutes les langues depuis douze jours, était maintenant, à coup sûr, en cette maison sans défense, et il allait avant peu de minutes se présenter face à face à chacun de ses habitants. Une question toujours traînait dans l’esprit du public : chez Marr, deux hommes ne s’étaient-ils pas mis à l’ouvrage ? S’il en était ainsi, tous les deux devaient être là à présent, et l’un se trouverait immédiatement prêt à travailler au haut de l’escalier, aucun danger ne pouvant être plus évidemment ni plus immédiatement fatal à une attaque de cette espèce que l’alarme jetée d’une fenêtre d’en haut aux passants de la rue. Pendant une bonne demi-minute, le pauvre homme frappé d’épouvante resta assis sans mouvement sur son lit. Puis il se leva, son premier mouvement le conduisit à la porte de sa chambre, non dans le but de la protéger contre une intrusion — elle n’avait pas, il ne le savait que trop, de fermeture un peu sérieuse, serrure ni verrou, et du mobilier de la chambre il n’y avait rien qu’on pût déplacer utilement pour barricader la porte, même si l’on avait eu le temps d’en faire la tentative. Ce n’était pas un instinct de prudence ; la simple fascination d’une terreur accablante le poussa à ouvrir sa porte. Un premier pas l’amena à la tête de l’escalier. Il se pencha par-dessus la balustrade afin d’écouter ; à ce moment même, du petit salon, monta un cri d’agonie de la servante : « Seigneur Jésus-Christ ! nous allons tous être tués ! » Quelle tête de Méduse se dissimulait sous ce visage effrayant et exsangue, derrière ces yeux vitreux et fixes qui semblaient à bon droit appartenir à un cadavre, pour que sur eux le premier regard suffît à donner la certitude de la mort !

Les agonies de trois morts successives, entre temps, s’étaient terminées ; le pauvre ouvrier, pétrifié, tout à fait inconscient de ce qu’il faisait dans l’aveugle, le passif abandon de soi-même à l’épouvante, descendit entièrement les deux volées de l’escalier. Une terreur infinie lui inspirait l’impulsion même qu’eût pu lui inspirer un courage inconsidéré. En chemise, par les vieilles marches délabrées, qui par moments lui craquaient sous les pieds, il continua de descendre, jusqu’à ce qu’il eût atteint, moins quatre, le plus bas des degrés. Situation plus effroyable que toute autre qu’on se rappelle ! Un éternûment, une toux, rien qu’un souffle, et le jeune homme n’était plus qu’un cadavre, sans la possibilité fût-ce de lutter pour sa vie.

L’assassin pendant ce temps était dans le petit salon ; — la porte de ce salon se trouvait en face quand on descendait l’escalier ; cette porte était entrebâillée, beaucoup plus ouverte que ce qu’on entend par le terme « entrebâillé ». Du quart de cercle, des 90 degrés que la porte décrirait en s’ouvrant suffisamment pour se trouver à angle droit par rapport à l’antichambre, ou par rapport à elle-même dans la position qu’elle occupait fermée, 55 degrés au moins étaient à découvert. Et ainsi deux cadavres sur les trois se trouvaient exposés à la vue du jeune homme.

Où était le troisième ? et l’assassin, — où était-il ?

— L’assassin, il allait et venait avec rapidité dans le salon, entendu tout d’abord sans être vu, occupé à une chose ou à l’autre dans la partie de la pièce dissimulée encore par la porte. Ce que pouvait être la chose, un bruit bientôt l’expliqua, il essayait à tâtons des clés sur un buffet, sur une armoire et sur un pupitre dans la partie cachée de la pièce. Puis il devint visible, mais heureusement pour le jeune homme, en ce moment critique, l’assassin était trop absorbé par ses projets pour qu’il pût jeter un coup d’œil sur l’escalier, sans quoi le visage tout blanc de l’ouvrier qui s’y tenait immobile dans l’horreur, il l’eût surpris au même instant et assaissonné pour le tombeau, en une seconde.

Quant au troisième cadavre, le cadavre manquant, celui de M. Williamson, il se trouve, celui-là, dans la cave. Comment expliquer cette situation, question à part fort discutée en ce temps-là, et jamais éclaircie d’une manière satisfaisante.

Mais la mort de M. Williamson était évidente pour le jeune homme, car, sinon, il l’aurait entendu remuer ou gémir. Ainsi, des quatre amis dont il s’était séparé quarante minutes plus tôt, trois maintenant étaient trépassés ; restait donc une proportion de quarante pour cent — (proportion bien grande à laisser pour Williams) : restaient, en effet, lui et sa jolie petite amie, l’enfant, la petite fille qu’une innocence puérile tenait encore endormie sans crainte pour soi, sans affliction pour ses vieux grands-parents. Si eux s’en sont allés à jamais, par bonheur un ami (tel, en effet, il veut se montrer s’il peut tirer l’enfant de ce danger) demeure auprès d’elle. Mais hélas ! il est plus près du meurtrier. En ce moment, il est incapable de tout effort ; il est changé en un pilier de glace, car ce qu’il voit devant lui, à la distance tout juste de treize pieds, le voici :

— La servante avait été saisie à genoux par l’assassin ; elle était à genoux devant le foyer, qu’elle frottait à la mine de plomb. Cette partie de sa tâche achevée, elle allait passer à une autre tâche, elle remplissait la grille de bois et de charbons, non pour allumer tout de suite, mais pour que le feu se trouvât prêt à allumer le lendemain. Les apparences démontraient qu’elle devait s’occuper de ce travail au moment où l’assassin est entré. Et peut-être les événements s’étaient-ils succédé dans l’ordre suivant : — par son exclamation effrayée, par son grand cri poussé vers le Christ, que l’ouvrier avait entendu d’en haut, il est sûr qu’alors seulement elle avait pris l’alarme, et pourtant au moins une minute et demie ou deux minutes s’étaient écoulées depuis que la porte avait été fermée avec violence. Par conséquent l’alarme qui avait si terriblement, si justement frappé le jeune homme, devait, d’inexplicable façon, avoir été prise à contre sens par les deux femmes. On disait, à l’époque, que Mme Williamson entendait avec quelque difficulté ; on supposait que la servante, les oreilles pleines du bruit de son nettoyage, la tête à demi sous la grille, avait pu croire à des bruits de la rue, et même avait pu attribuer la fermeture violente à de méchants gamins.

Le fait est, qu’on l’explique de toutes les façons possibles, que jusqu’à ses paroles d’appel au Christ, la servante n’avait remarqué rien de suspect, rien qui pût interrompre son labeur. Il s’en suivrait que Mme Williamson, non plus, n’aurait rien remarqué : car, sinon, elle aurait communiqué sa crainte à la servante, puisqu’elles se trouvaient toutes les deux dans la même petite pièce.