Apparemment, voici quel a été le cours des événements après que l’assassin est entré dans la pièce. Mme Williamson ne l’avait pas vu, probablement le hasard faisant qu’elle se tenait le dos tourné à la porte. C’est donc elle, avant qu’on ait pu l’apercevoir, qu’il avait étourdie et renversée d’un coup solide derrière la tête ; le coup, asséné à l’aide d’une pince-monseigneur lui avait fracassé la partie postérieure du crâne. Elle tomba. Le bruit de la chute (car le tout fut l’affaire d’un moment) avait éveillé l’attention de la servante, laquelle poussa alors le cri qui était parvenu jusqu’au jeune homme ; mais avant qu’elle pût le répéter, l’assassin avait élevé et descendu son instrument sur sa tête, et concassé le crâne jusque dans la cervelle. Les femmes étaient l’une et l’autre détruites, sans remède ; toute autre violence était superflue ; de plus, l’assassin avait la conscience du danger imminent que lui apporterait le moindre retard. Pourtant, en dépit de cette hâte, il appréciait assez les conséquences fatales auxquelles il serait exposé si l’une de ses victimes venait à reprendre connaissance de façon à pouvoir faire une déposition détaillée, et sur-le-champ il s’était mis à leur couper à toutes deux la gorge. Tout cela résultait de l’aspect des choses telles qu’elles-mêmes se présentèrent. Mme Williamson était tombée en arrière, la tête vers la porte ; la servante, agenouillée, n’avait pas pu se relever et avait passivement présenté la tête aux coups. Ensuite, l’infâme n’avait eu qu’à lui pencher la tête en arrière pour lui découvrir la gorge, et l’assassinat fut consommé.
Il est remarquable que le jeune artisan, paralysé comme il l’était par la peur, et fasciné évidemment pendant quelque temps à un tel point qu’il avait marché droit vers la gueule du lion, se soit trouvé capable néanmoins de noter tout ce qui est intéressant. Le lecteur se l’imaginera surveillant l’assassin penché sur le corps de Mme Williamson afin de chercher encore les clés qui lui importaient. Sans doute la situation était inquiétante pour l’assassin, car, s’il ne trouvait pas tout de suite les clés qu’il fallait, le seul résultat de cette tragédie hideuse serait d’accroître prodigieusement l’horreur publique, de décupler par conséquent les précautions, de redoubler les obstacles interposés entre lui et toute proie future. Qui plus est, il y allait d’un intérêt plus immédiat encore ; sa propre sécurité, au moment même, pouvait se trouver, par quelque accident compromise. La plupart de ceux qui venaient dans la maison chercher leur boisson étaient des jeunes filles ou des enfants étourdis. Ceux-là, s’ils trouvaient la maison fermée, s’en iraient ailleurs insoucieux ; mais que vienne maintenant à la porte une femme ou un homme réfléchi, et en ce cas, trop puissant pour être réprimé, un soupçon s’élèverait. L’alarme, soudain, serait donnée ; après quoi, le simple hasard déciderait des événements. Car c’est un fait à remarquer, et qui souligne la singulière inconséquence de ce scélérat, lui qui si souvent faisait montre d’une subtilité même superflue, d’autres fois était insoucieux et imprévoyant à tel point que, dans le même moment où il se tenait au milieu des cadavres dont le sang avait inondé le petit salon, Williams devait douter fortement s’il lui restait un moyen sûr de s’en aller. Il y avait des fenêtres, il le savait, par derrière ; mais sur quoi ouvraient-elles ? il ne semble pas qu’il s’en soit inquiété ; de plus, dans un voisinage aussi dangereux, il n’est pas impossible que les fenêtres d’un rez-de-chaussée fussent clouées ; celles du haut pouvaient être libres, mais alors devenait nécessaire un saut par trop considérable.
Le seul parti pratique était donc de se hâter d’essayer les autres clés et de découvrir le trésor caché. C’est ainsi, c’est pour être si intensément absorbé dans l’unique recherche qui le maîtrisait, que l’assassin était tout à fait incapable de percevoir ce qui se passait autour de lui ; sinon, il aurait dû entendre la respiration du jeune homme ; à lui-même, par moments, elle devenait effroyablement perceptible.
L’assassin courbé, une fois encore, sur le corps de Mme Williamson, et lui fouillant plus profondément les poches, en tirait plusieurs trousseaux de clés, dont l’un, lui ayant échappé, produisit un fort tintement sur le plancher.
C’est à ce moment que le témoin secret, de sa secrète position, remarqua que le pardessus de Williams était doublé d’une soie de la plus belle qualité. Un autre fait encore qu’il remarqua, et qui, par la suite, devint d’une importance plus immédiate que beaucoup de détails plus sérieux de sa mise en accusation, c’est que les chaussures de l’assassin, neuves sans doute, achetées probablement avec l’argent du pauvre Marr, craquaient quand il marchait, sèchement et fréquemment.
Avec les nouveaux trousseaux de clés, l’assassin s’en alla dans la partie cachée du salon. Et alors, enfin, se présente à l’ouvrier la soudaine possibilité d’échapper. Quelques minutes allaient se perdre, sûrement, à essayer toutes ces clés, puis à fouiller les tiroirs, en supposant que les clés les ouvrissent — ou à les forcer, en supposant qu’elles ne les ouvrissent pas. Ainsi il pouvait compter sur un court intervalle de répit, tandis que le bruit des clés cacherait à l’assassin le craquement des escaliers sous les pas de l’ouvrier qui remonte. Son plan désormais est formé. Sa chambre regagnée, il met le lit contre la porte, dans le but de retarder, si peu que ce soit, l’ennemi ; ce serait pour lui aussi un avertissement, qui, à la dernière extrémité, lui procurerait la chance de se sauver par le moyen d’un saut désespéré. Il accomplit le changement aussi tranquillement que possible ; il déchira les draps, les taies d’oreillers, les couvertures en larges bandes, qu’il plia comme des cordes les attachant ensemble bout à bout. Mais dès l’abord, se présenta un pénible surcroît à ses soucis : où trouver, crampon, croc, barreau, une attache quelconque d’où sa corde, une fois tressée, pourrait pendre en sûreté ? Mesurés à partir de l’appui de la fenêtre, c’est-à-dire de la partie la plus basse de l’architrave de la fenêtre, se comptaient à peine vingt-deux ou vingt-trois pieds jusqu’au sol. De cette longueur, dix ou douze pieds pouvaient être regardés comme nuls, puisqu’à cette distance il pourrait se laisser tomber sans danger. Cette déduction faite, il restait, nous dirons, une corde d’une douzaine de pieds à préparer.
Mais malheureusement il n’y a aucune attache de fer solide auprès de la fenêtre. La plus proche, en vérité l’unique attache de cette sorte n’est pas du tout près de la fenêtre ; c’est une pointe fixée (on ne sait trop dans quel but) au ciel de son lit. Or, le lit changé de place, la pointe est changée de place, et son éloignement de la fenêtre qui a toujours été de quatre pieds est de sept pieds maintenant. Il faudrait donc ajouter sept pieds entiers à ce qui, mesuré de la fenêtre, eût suffi.
Pourtant courage ! Dieu, selon le proverbe de toutes les nations chrétiennes, aide ceux qui s’aident eux-mêmes. Notre jeune homme accueille, reconnaissant, cette pensée : déjà il lit, dans le fait qu’une pointe se trouve où jusque-là elle était inutile, le gage d’un secours providentiel.
S’il n’avait travaillé que pour lui seul, ce ne lui aurait pas semblé valoir tant de peine, mais il n’en est rien. En toute sincérité, il s’inquiète maintenant pour la pauvre enfant, qu’il connaît et qu’il aime. Chaque minute, il le sent, rapproche d’elle la ruine ; quand il passa devant sa porte, il avait songé d’abord à la sortir du lit dans ses bras et à l’emporter où elle pourrait partager sa destinée. Mais, réflexion faite, il sentit qu’en la réveillant tout à coup, comme il était impossible qu’il lui murmurât la moindre explication, il serait cause qu’elle crierait et serait entendue. Cette imprudence de l’une serait fatale à tous deux. De même que les avalanches des Alpes, suspendues au-dessus de la tête du voyageur, souvent, raconte-t-on, se déchaînent sous le mouvement d’air causé par un simple murmure, précisément d’un murmure ainsi retenu dépendait la volonté meurtrière de l’homme d’en bas.
Non, il n’y a qu’un moyen de sauver l’enfant ; pour la délivrer la première chose à faire est de se délivrer lui-même. Et il a fait un début excellent ; car la pointe qu’il s’attendait, avec effroi, à voir arrachée par le moindre effort en raison du bois à demi carié, tient ferme à l’épreuve de son propre poids. Il y a rapidement attaché trois longueurs de sa corde nouvelle, qui mesure onze pieds. Il la noue sommairement, de façon à ne pas perdre plus de trois pieds dans l’intervalle ; il y a joint une seconde longueur à la première, si bien que déjà seize pieds sont prêts à être suspendus par la fenêtre, et, de la sorte, en mettant les choses au pis, ce ne sera pas un désastre absolu s’il lui faut glisser le long de la corde aussi bas qu’elle peut descendre et, de là, se laisser tomber avec hardiesse. Tout cela s’était accompli en six minutes à peu près ; l’ardente lutte en bas et en haut se poursuit avec fermeté et avec ferveur. L’assassin travaille dur dans le salon, l’ouvrier travaille dur dans la chambre à coucher. Le misérable progresse fameusement, au bas de l’escalier ; il a déjà gonflé son sac d’une fournée de banknotes, il en suit de près une seconde à la trace. Il a aussi levé une compagnie de monnaies d’or. Il n’y avait pas, en ce temps-là, de souverains, mais les guinées valaient trente shillings pièce, et son chemin s’était fait dans une carrière de guinées. L’assassin est tout à fait joyeux, et si une créature est encore vivante dans cette maison, comme il a la clairvoyance de le soupçonner, comme il projette de bientôt le savoir, il serait enchanté, avant de couper la gorge à cette créature, de boire avec la créature un verre de quelque chose. Au lieu de ce verre, ne pourrait-il pas laisser en don à la pauvre créature sa gorge ? Oh non ! impossible ! Les gorges sont une sorte de chose dont il ne fait jamais le don : les affaires ! il faut avoir égard aux affaires.