En vérité ces deux hommes, considérés simplement en tant qu’hommes d’affaires, sont tous deux pleins de mérite. Pareils au chœur et au demi-chœur, pareils à la strophe et à l’antistrophe, ils travaillent précisément l’un d’après l’autre. En avant, ouvrier ! en avant, assassin ! En avant boulanger, en avant démon !
Pour ce qui regarde l’ouvrier, le voici sauvé maintenant : à ses seize pieds, dont sept sont neutralisés par l’éloignement du lit, il vient encore d’ajouter six pieds, et il ne s’en manquera que de dix pieds peut-être que la corde touche le sol — bagatelle que l’homme ou l’enfant peut sauter sans dommage.
Tout est sauf, par conséquent, pour lui, et c’est plus qu’on ne peut assurer pour le misérable dans le salon. Le misérable pourtant envisage cela assez froidement ; la raison en est qu’avec toute son habileté, cette seule fois de sa vie il a été joué. Le lecteur et moi nous connaissons, mais le misérable ne connaît pas, ne soupçonne pas le moins du monde, un petit fait d’assez d’importance, à savoir que pendant une durée de trois minutes pleines il vient d’être surveillé et étudié par quelqu’un qui, lisant cependant dans un livre de terreur et souffrant d’une épouvante mortelle, prenait note exactement de tout ce qu’une occasion restreinte lui permettait de voir, et qui allait raconter bien sûr et les souliers craquants et le pardessus à revers de soie dans des quartiers où ces petits faits parleront peu en sa faveur. Mais, bien qu’il soit vrai que M. Williams, dans son ignorance que l’ouvrier avait assisté à l’examen des poches de Mme Williamson, ne pouvait attacher son inquiétude aux démarches subséquentes de cette personne, ni surtout à ce fait qu’elle s’était embarquée sur la ligne d’une corde tressée, il connaissait assurément d’assez valables motifs pour ne pas flâner. Cependant il flânait. A lire ses exploits dans la lumière de certaines traces muettes qu’il laissa derrière lui, la police se rendit compte qu’il devait, vers la fin, avoir flâné. Et le motif de sa flânerie est frappant, parce qu’il remet en mémoire qu’il ne visait pas seulement à l’assassinat, en tant que moyen d’atteindre une fin, mais aussi comme à une fin en soi.
M. Williams était maintenant dans les lieux depuis peut-être quinze ou vingt minutes, et, dans ce laps de temps, il avait expédié, d’un style qui le satisfaisait, une quantité d’affaires considérable. Il avait fait, en langage commercial, une bonne brassée d’affaires. A deux étages, sous-sol et rez-de-chaussée, il avait pris en compte toute la population. Mais il restait au moins deux étages encore, et la pensée vint à M. Williams, bien que les manières plutôt glaciales du cabaretier lui eussent rendu impénétrable la connaissance familière des dispositions de la maison, que, sans doute, à l’un ou à l’autre de ces étages, quelques gorges devaient bien se trouver. Pour le pillage, il avait tout mis déjà dans son sac. Et il était à peu près impossible qu’il restât, encore, de l’arriéré à glaner. Mais des gorges — les gorges — voilà l’arriéré, le glanage sur lequel peut-être on pouvait compter. Et c’est ainsi que M. Williams, loup assoiffé de sang, abandonna au hasard tout le fruit du travail de sa nuit, et sa vie même par-dessus le marché.
A cet instant, si l’assassin savait tout, s’il pouvait voir la fenêtre ouverte, prête pour la descente de l’ouvrier, s’il pouvait être le témoin de la rapidité — question de vie ou de mort — avec laquelle cet ouvrier travaille, s’il pouvait deviner le tout-puissant vacarme qui dans quatre-vingt-dix secondes va affoler la population de ce district populeux, — l’image d’un furieux en fuite devant la panique ou à la poursuite de sa vengeance ne saurait pas représenter avec exactitude l’agonie de hâte où il presserait lui-même le pas vers la porte de la rue pour s’évader enfin. Ce moyen d’échapper était libre encore. Même en ce moment, il lui restait le temps suffisant pour que réussisse sa fuite et, par conséquent, l’évolution subséquente de son abominable vie. Il avait dans ses poches un butin de plus de cent livres sterling, moyen sûr de se déguiser à jamais. Cette nuit même, il raserait ses cheveux jaunes, il se noircirait les sourcils, il s’achèterait, dès le retour de la lumière du matin, une perruque de couleur sombre et des vêtements qui puissent concourir à attacher à sa personne le caractère d’un homme à gravité professionnelle, il éluderait ainsi tous les soupçons des policemen impertinents, il pourrait appareiller sur l’un de ces cents vaisseaux à destination d’un des ports situés le long de l’énorme ligne côtière (2,400 milles d’étendue) des États-Unis américains ; il pourrait goûter cinquante années de repentir dans le loisir, il pourrait même mourir en odeur de sainteté. D’autre part, s’il préfère la vie active, il n’est pas impossible, grâce à sa subtilité, à sa hardiesse, à son manque de scrupules, que, dans un pays où le procédé simple de la naturalisation convertit tout de suite l’étranger en un enfant de la famille, il ne parvienne à s’élever au fauteuil de la Présidence ; il pourra avoir une statue après sa mort, et ensuite une vie en trois volumes in-quarto, sans que jamais une allusion ne dévie vers le no 29 de Ratcliffe Highway.
Or tout cela dépend des quatre-vingt-dix secondes qui viennent. En ce laps de temps, il y a à prendre une décision subtile ; il y a la mauvaise décision ; il y a la bonne décision. Que son bon ange le guide vers la meilleure, et tout peut encore bien tourner en ce qui regarde sa prospérité dans ce monde. Mais, regardez ! en deux minutes nous allons le voir prendre la mauvaise décision, et dès lors Nemesis sera sur ses talons, une ruine complète et soudaine.
Si l’assassin se permet de flâner, le faiseur de cordes, là-haut, ne flâne pas. Il sait trop que le sort de la pauvre enfant tient à un fil de rasoir, ou du moins à ce que l’alarme soit donnée avant que l’assassin ait atteint le bord de son lit.
En ce même moment, alors que l’agitation désespérée lui paralyse presque les doigts, il entend le pas obstiné et furtif de l’assassin monter dans les ténèbres. L’ouvrier s’était attendu, en se basant sur le bruyant vacarme qu’avait fait la porte d’entrée, que Williams, quand il se disposerait à venir travailler en haut, s’élancerait en courant, galoperait avec de longs cris de joie et les rugissements d’un tigre. Peut-être, livré à son instinct naturel, eût-il agi ainsi. Mais cette manière d’approcher, d’un effet redoutable quand elle se produit en vue d’une surprise, devenait dangereuse dans les cas où quelqu’un pouvait précisément se trouver sur ses gardes. Le pas qu’il avait entendu était sur l’escalier, — mais sur quelle marche ? La plus basse, pensait-il ; dans une approche aussi lente et aussi prudente, cela même pouvait faire une énorme différence. Mais ne pouvait-ce être la dixième marche, la douzième, la quatorzième ? Jamais peut-être en ce monde un homme n’a senti sa propre responsabilité pesante et surchargée aussi cruellement que le pauvre ouvrier en ce moment-là, à la pensée de l’enfant endormie. Deux secondes perdues par une maladresse ou par un effet contrariant de l’épouvante, et pour elle la différence va de la vie à la mort. Il y a encore un espoir, et rien ne saurait plus affreusement découvrir la nature infernale de celui de qui l’ombre sinistre, pour parler comme les astrologues, obscurcit, en ce moment, la demeure de la vie, que la simple expression de la base sur laquelle cet espoir reposait. L’ouvrier se sentait sûr que l’assassin ne serait pas satisfait de tuer la pauvre enfant sans qu’elle en prît conscience. C’eût été la destruction même du dessein qu’il formait en l’assassinant. Pour un épicurien de l’assassinat comme Williams, ce serait enlever l’aiguillon même de la jouissance, de souffrir que la pauvre enfant bût la coupe amère de la mort sans avoir pleinement compris la misère de sa situation. Cela, par bonheur, exigerait du temps. La confusion double de son esprit, d’abord pour avoir été réveillée à une heure aussi peu habituelle, et, en deuxième lieu, de par l’horreur de cette occurrence qui lui serait exposée, causerait, au premier moment, un évanouissement ou tel autre mode d’insensibilité ou de démence propre à remplir un temps considérable. Bref, en logique, la chose reposait sur la violence ultra diabolique de Williams. Qu’il fût capable de se contenter du seul fait de la mort de l’enfant, sans s’arrêter à la marche et au libre développement de son agonie morale et, dans ce cas, il n’y avait plus d’espoir. Mais, comme le présent assassin est méticuleux et prétentieux dans ce qu’il entend faire, d’une discipline rigide à présenter et à habiller théâtralement les circonstances de ses assassinats, tout espoir n’est pas déraisonnable, puisque de tels raffinements préparatoires demandent du temps. Dans les assassinats d’une nécessité absolue, Williams se trouvait obligé de faire vite ; dans un assassinat de pure volupté, tout à fait désintéressé, où il n’y avait pas à éloigner de témoin hostile, où il n’y avait à gagner aucun butin supplémentaire, où il n’avait à satisfaire aucune vengeance, il est clair que se hâter serait en même temps perdre tout. Si donc cette enfant doit être sauvée, ce sera grâce à des considérations de pure esthétique[59].
Mais, en ce moment, toutes considérations de quelque nature qu’elles soient, soudain sont coupées court. Un second pas se fait entendre sur l’escalier, toujours furtif et prudent ; un troisième pas, — et désormais la destinée de l’enfant semble fixée. Juste au même moment, tout est prêt. La fenêtre est grande ouverte ; la corde se balance librement ; l’ouvrier s’est élancé, déjà voici achevée la première période de sa descente. Simplement par le poids de sa personne il est descendu, et par la résistance des mains il a retardé la descente. Le danger était que la corde lui courût trop aisément entre les mains et que, par l’accélération trop rapide de l’allure, il s’en vînt avec trop de violence tomber sur le sol. Par bonheur il fut capable de résister à la force impulsive de la descente ; les nœuds des ligatures lui fournirent une succession de retardements. Mais la corde se trouva plus courte de quatre ou cinq pieds qu’il ne l’avait calculé : à dix ou onze pieds du sol, il était suspendu en l’air, sans paroles, quant à présent, par suite d’une inquiétude si longtemps prolongée, et n’osant pas se jeter hardiment sur le rude pavé de la rue, de peur de s’y fracturer les jambes. La nuit n’était pas sombre, ainsi que pour l’assassinat des Marr. Et cependant pour les desseins de la police criminelle elle était, grâce à un hasard, pire que la nuit la plus sombre qui ait jamais caché un meurtre ou déjoué une poursuite. Londres, de l’est à l’ouest, était couvert du profond voile, monté de la rivière, d’un brouillard universel. C’est ce qui fit que durant vingt ou trente secondes le jeune homme suspendu en l’air ne fut pas aperçu. Sa chemise blanche à la longue attira l’attention. Trois ou quatre personnes accoururent et le reçurent dans leurs bras ; tous prévoyaient une nouvelle terrifiante. A quelle maison appartenait-il ? Cela encore, on ne le voyait pas tout de suite. Il indiqua du doigt la porte de Williamson et il dit dans un murmure à demi-étouffé : « l’assassin de Marr, le voilà à l’œuvre ! »
Tout s’expliqua en un moment. Le langage muet des choses était lui-même une révélation éloquente. L’exterminateur mystérieux du 29 de Ratcliffe Highway avait rendu visite à une autre maison ; et, voyez ! un seul homme avait pu échapper à travers les airs, en chemise de nuit, pour raconter l’histoire. A un point de vue superstitieux, il y avait là quelque chose pour réprimer la poursuite de l’incompréhensible criminel ; à un point de vue moral et dans l’intérêt d’une juste vindicte, tout concourrait à l’éveiller, à la hâter et à la soutenir.