Je marchai toute la nuit sans penser à rien, regardant la terre et les pavés humides, que je comptais machinalement ; le froid était aigu. Lorsque le jour commença à paraître, me sentant accablée de fatigue, je m’endormis sur le boulevard. Je ne sais pas si je reposai longtemps, mais un homme qui me secouait le bras rudement, m’éveilla ; je ne le connaissais point. — Qui êtes-vous ? me dit-il ; pourquoi êtes-vous là ? Au lieu de lui répondre, je cherchais autour de moi le paquet que j’avais laissé tomber en m’endormant : il n’y était plus. Je commençai à me tordre les mains et à pousser des cris de douleur. Qu’allais-je devenir ? — Il ne faut pas vous désespérer, me dit-il (je crois encore l’entendre) ; il ne faut pas pleurer : venez avec moi. Que vous est-il arrivé ? qu’avez-vous ? Je n’avais pas la force de lui répondre ; il m’aida à me relever, je m’appuyai sur lui : puis, essayant de marcher, je me trouvai mal.


C’est une chose bien singulière que tout ce qui m’arriva dans cette matinée ; je pouvais aller coucher dans une autre maison, il me restait de quoi vivre quelques jours ; mais je n’avais plus ma tête : votre départ m’avait tuée.


Lorsque je revins à moi, j’étais dans une chambre très-riche et bien meublée, sur un lit de repos ; le même homme se tenait auprès de moi et semblait me prodiguer des soins : c’était le marquis de C…, celui que vous avez vu hier. — Vous allez me dire qui vous êtes, s’écria-t-il, car il faut que je le sache. Mes genoux tremblaient sous moi ; je n’osais pas lui dire toute la vérité. — C’est bien, répliqua-t-il ; je ne serai pas pour vous comme un tyran de mélodrame, mais il faut m’écouter et m’obéir. Alors il me fit donner à manger, puis voyant que nous étions seuls, il s’assit près de moi, appuya son bras sur son genou, et d’une voix presque basse il me tint un discours qui me fit horreur.


Je me levai tout à coup comme sortant d’un songe pénible, et je marchai vers la porte. — Ah ! ah ! dit-il en riant, c’est très-bien ; mais la porte est fermée. Il courut après moi et me retint. Je le repoussai, il riait plus fort. Voyant que je prenais un couteau pour me défendre, il me l’ôta de la main et me jeta rudement par terre. — Écoutez, me dit-il d’une voix de tonnerre, ceci est une plaisanterie ; vous êtes bien jeune pour être si méchante ; si vous voulez vivre, il faut rester ici. Qui sait où vous êtes ? qui vous connaît ? qui vous réclamera ? Si vous étiez morte de faim et de froid au coin du boulevard, qui s’en serait inquiété ? Songez que vous n’existez plus pour le monde, que vous n’existez que pour moi. A ces mots, il se leva, ferma la porte et me laissa seule.


Mon ami, vous savez toute mon histoire ; je vécus comme dans un tombeau, ne voyant que lui et une vieille domestique qui me gardait. Hélas ! je n’avais qu’une ressource, c’était de me tuer ; mais, mon ami, je suis une faible femme… je n’en ai pas eu le courage[9] ! Ainsi le sort a épuisé sur moi toute sa colère ! Et pourtant qu’avais-je fait, ô mon Dieu ?

[9] Songez qu’Anna, beaucoup plus jeune, avait été vendue par ses parents.