— Ce que je craignais est donc arrivé ! Le seul homme qui eût compris mon cœur m’a jugée comme tout le monde ! Tant d’amitié, tant de souvenirs se sont effacés devant une toilette de bal, devant une parure de diamants ! C’est bien, cela devait être ainsi, et pourtant, ô mon Dieu ! en quoi l’ai-je donc mérité ? Écoutez-moi : je vous ai vu hier, j’ai deviné votre pensée, et ne pouvant la supporter, je me suis en allée.
— Mais pourquoi, l’interrompis-je, pourquoi ce lord C… à votre bras ? pourquoi cette fuite ? Anna, expliquez-moi…
— Si vous m’aviez parlé hier, répondit-elle, c’eût été le plus grand de tous les malheurs, car je serais tombée par terre de faiblesse ; j’en étais sûre, vous m’avez jugée ainsi !
Lorsque vous me laissâtes, il y a deux ans, sur un banc, au coin d’une rue, pleurant votre départ, j’eus à peine la force de retourner chez moi. Il ne me restait plus rien. J’entrais dans ma maison, lorsque mon hôte, que je rencontrai sur le pas de la porte, me voyant dans l’état où j’étais, se mit à plaisanter : — Est-il parti, dit-il en riant, ce cher ami ? Je passais sans répondre ; il m’en empêcha ; je me dégageai de ses bras en criant. Ce furent alors les injures qui succédèrent aux railleries. Sentant que je les méritais, je m’enfuyais pour les éviter ; il m’arrêta encore. — Écoutez, me dit-il, je veux faire quelque chose pour vous ; montez dans votre chambre, faites un paquet de vos hardes, et puis alors…, et puis…, ajouta-t-il avec un grand éclat de rire, vous irez coucher où vous pourrez, ou bien où vous voudrez. Il y a assez longtemps que je vous garde chez moi par charité.
Je montai chez moi, je fis un paquet de mes hardes, je le payai[8], et je sortis à onze heures du soir sans avoir un gîte, sans savoir où aller. Je m’assis sur une borne et j’y demeurai comme immobile ; puis tout à coup je me mis à fondre en larmes.
[8] On se souvient que j’avais laissé à Anna un peu d’argent avant mon départ.