Comment faire ? Elle me vit en passant, mais sans paraître m’observer ni me reconnaître ; cependant, à un second coup d’œil jeté de mon côté, il me sembla la voir plus pâle encore qu’auparavant ; je me trompais sans doute, car, dès que la contredanse fut achevée, elle prit le bras du marquis et sortit de la salle.


Nul ne peut concevoir mon profond étonnement ; stupéfait, debout comme une pierre, je croyais avoir rêvé. Anna, te souvient-il, lorsqu’à la lueur des lampes nous marchions dans la rue d’Oxford ? te souvient-il de m’avoir vu ? te souvient-il de m’avoir aimé ? de n’avoir eu sur la terre que moi seul pour ami, pour consolation, lorsque, partageant tout entre nous, nous ne pouvions partager que nos douleurs ? Cela est impossible, elle ne m’a pas reconnu. Et ce lord C… qu’est-il pour elle ? son mari ? son amant ? Je sortais aussi ; mon jeune officier me joignit à la porte. — Eh bien ! me dit-il, vous ai-je tenu ma promesse ? N’avons-nous pas ici les plus jolies femmes de Londres ? — Quelle est donc, lui répondis-je, celle qui vient de partir à l’instant avec le marquis de C…? — Ah ! me dit-il en riant, c’est une espèce de dame ; ne l’avez-vous pas trouvée charmante ? — Charmante, je vous assure. — Vous sortez ? Quoi ! à la première entrevue, déjà prêt à la suivre ? Votre philosophie s’est égayée, j’avais raison ; adieu, adieu ! — Je vous jure… — Ne jurez pas. Je ne veux pas vous retenir… adieu…

Je descendis lentement et me mis à marcher plus lentement encore ; je ne pris même pas garde qu’il pleuvait à verse, et que j’avais une longue route à faire. J’étais comme un homme à qui l’on vient de lire sa sentence de mort ; un coup terrible m’avait brisé. — Si l’on disait à un homme : ton ami vient d’être assassiné, il crierait, il s’arracherait les cheveux dans son désespoir. Mais, si vous lui disiez : ton ami vient de commettre un assassinat, alors il se tairait, il baisserait la tête et cesserait de croire à la Providence. C’est dans cet état que je me trouvais. Oui, plutôt que de voir ainsi tomber toutes mes espérances comme tous mes souvenirs, se détruire le seul rêve de mes nuits, se rompre la seule corde qui vibrât encore dans mon cœur ; plutôt que de voit Anna devenir la maîtresse d’un marquis de C… j’aurais voulu la voir morte.


Je m’aperçus ou crus m’apercevoir que j’étais suivi. Deux hommes enveloppés de manteaux marchaient de toutes leurs forces derrière moi, et semblaient tâcher de m’atteindre ; je ralentis le pas, et bientôt je les vis distinctement s’avancer de mon côté. L’un deux me dit : — Ne vous nommez-vous pas…? — Oui, répondis-je, que me voulez-vous ? — Si vous avez du cœur, me répondit-il plus bas, trouvez-vous demain à dix heures précises, rue Albemarle, no 6. Ils disparurent plus vite encore qu’ils n’étaient venus.


Le lendemain je fus exact au rendez-vous ; j’avais aussi peu d’ennemis que de bonnes fortunes ; je ne m’attendais ni à un duel ni à un déjeuner. On me fit entrer dans une petite pièce basse et assez mal éclairée, où je vis une femme près de la cheminée, assise sur un sopha. — Laissez-nous, dit-elle, quand je fus introduit. C’était sa voix. Je restai debout sans pouvoir parler.

Elle se jeta à mon col. — C’est moi ! s’écriait-elle, ne me reconnaît-il plus ? — Anna, lui dis-je, je te reconnais. Puis, revenant à moi : Madame, je vous ai reconnue hier ; si j’avais pu vous approcher !… — Asseyez-vous, dit-elle, et écoutez-moi ; nous n’avons pas de temps à perdre. Je m’assis auprès d’elle.