Un jour d’hiver de 1810, je me promenais sur les longues terrasses de la rue d’Oxford, absorbé dans mes réflexions ordinaires, lorsqu’un jeune officier de mes amis m’aborda. Il me trouva l’air sombre ; je voulus m’excuser ; il faisait froid, et cependant humide ; je souffrais de l’estomac ; il n’en crut rien. — Pour dissiper vos rêveries, dit-il, ce soir je vous emmène au bal. — Au bal ! lui dis-je en secouant la tête. — Ce n’est ni un concert, ni un rout, c’est un bal à la française que nous nous donnons ; vous y verrez tous les officiers du corps. Du reste, point de prudes, ajouta-t-il en souriant ; au lieu de vous montrer les plus sévères, je vous montrerai les plus jolies. — Vous ne me connaissez pas, lui répondis-je ; j’ai eu des moments de gaieté dans ma vie, mais au bal je suis comme un enterrement. — Nous vous égayerons, dit-il. Je me laissai emmener par distraction.


Nous entrons ; c’était la réunion la plus brillante. Moi, vêtu de noir, et les bras croisés, je m’en allai m’appuyer sur une colonne tout au fond de la salle. Si j’avais pris de l’opium ce soir, me disais-je, sans doute je serais plus en train de me divertir. Cependant on arrivait en foule ; j’entendais le groom principal crier à tue-tête le nom de ceux qui paraissaient dans la salle ; peu à peu ces visages nouveaux, qui souvent même étaient fort jolis, me firent relever la tête. On annonça le marquis de C…; il entrait donnant la main à une femme que plusieurs jeunes gens entourèrent aussitôt. Un petit mouvement de curiosité me prit ; mais, au moment où je me levais, attendu que les coiffures et les plumes me gênaient, je sentis au cœur une douleur aiguë, et un frisson qui me parcourut des pieds à la tête ; je retombai assis. Ce que j’avais vu, je ne puis le dire. Lorsque je revins à moi, je ne trouvai dans ma mémoire qu’une robe de satin, un teint d’ivoire, des cheveux d’ébène, tressés en nattes et relevés derrière la tête : c’était la mode.


C’est elle, me dis-je, je l’ai vue. Je me mis debout, mais je la cherchai vainement dans la foule. Étrange vision ! me serais-je trompé ? Anna, celui qui m’aurait dit que je devais te retrouver ainsi, je l’aurais appelé un fou. Cependant le bruit des instruments se faisait entendre ; toute mon âme avait passé dans mes yeux ; mais elle n’était point parmi les danseuses ; il me fallut attendre qu’une longue et mortelle contredanse fût terminée… Alors… je la revis…


Elle était pâle et couverte de diamants ; pourtant elle avait plutôt l’air sérieux que triste ; appuyée sur son bras nonchalamment, elle refusait avec obstination quelques empressés. Ma première idée fut d’aller droit à elle… Je tâchai de sortir de mon coin ; mais c’est alors que je me repentis de l’humeur taciturne qui m’avait conseillé de m’y mettre ; j’étais à une extrémité de la salle, et toutes les mères, les tantes, les sœurs aînées étaient devant moi. J’attendis donc, en frappant du pied et en sifflant entre mes dents, qu’une nouvelle contredanse, me débarrassant de ce rempart, ne laissât plus que la tapisserie.


Anna ou lady C…, ou je ne sais qui (car, dans cette société plus que mêlée, mille idées différentes m’assiégeaient et me tourmentaient encore), refusait absolument de quitter sa place. Cependant lord C…, qui se tenait d’un air froid à côté d’une table de jeu, alla lui parler à l’oreille ; elle se leva, prit la main d’un de ses attentifs, et vint se mettre devant moi.