Ce rêve est certainement un des plus tristes qu’on puisse imaginer ; je le donne pourtant aussi pour l’un des plus délicieux ; car il tient un milieu entre les rêves purement agréables et les apparitions terribles qui vinrent m’épouvanter plus tard, comme la mélancolie tient le milieu entre la gaieté folle et le sévère ennui.
Oh ! gracieux, subtil et puissant opium ! toi qui verses le baume sur la plaie ardente, la consolation sur les peines qui ne finiront jamais ; toi qui, pour une nuit, rends à l’âme criminelle les espérances de la jeunesse et des mains pures du sang des hommes ; à l’âme fière du philosophe, montres
Les torts redressés, et les insultes vengées ;
toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture fantastique, devant laquelle pâlissent les Phidias et les Praxitèle, la splendeur de Babylone et d’Hécatompylos ; toi qui, sous les rayons pâles de la lune, vas éveiller ceux qui dorment dans leurs tombeaux pour rendre aux jeunes trépassées leur visage de quinze ans ! Les hommes qui ont peuplé le paradis de l’Orient des houris immortelles ; le paradis de Rome des anges au front vermeil ; ceux à qui Dieu a donné le céleste don de poésie, le génie de l’harmonie immense, ceux-là ne connaissent pas encore tout le charme de tes voluptés divines, ô gracieux, subtil et puissant opium !
INTRODUCTION
DE LA
QUATRIÈME PARTIE
De 1804 nous devons passer à 1812. Maintenant les années de ma vie académique sont loin de moi. Le bonnet d’écolier ne presse plus mes tempes ; si mon bonnet existe encore, il est sur la tête de quelque autre amant de la science et de la vérité. Mes livres partagent la triste condition de beaucoup d’autres in-folio et in-octavo du Bodleian ; c’est-à-dire, qu’ils sont devenus la pâture des vers et des souris. La cloche de la chapelle n’interrompt plus mon sommeil ; le portier qui en secouait si régulièrement la chaîne d’airain est mort, et ses victimes l’ont oublié ! Cependant la cloche fait encore le désespoir de bien d’honnêtes gens ; mais pour que son bruit monotone vînt m’éveiller, il faudrait que le vent y mît de la malice, car je suis séparé d’elle par deux cent cinquante lieues, et enterré au fond des montagnes.
Et que fais-je au milieu de ces montagnes ? Je prends de l’opium. Mais quelle vie puis-je y mener ? Je vis dans une petite maison, et je n’ai qu’une servante (honni soit qui mal y pense !) et… Mais ne croyez pas qu’il ne se soit rien passé de 1804 à 1812. Songez qu’à présent, me voyant vivre de mes rentes, mes voisins m’ont accordé le titre de membre indigne de cette société universelle qu’on appelle gentlemen ; et même la courtoisie de la jeunesse anglaise me fait l’honneur de m’écrire : « A Monsieur, etc. esquire[7]. » Je ne suis pourtant ni juge de paix, ni custos rotulorum. Suis-je marié ? Non. Et je prends encore de l’opium ? Oui, le samedi soir ; et cela ne m’a pas fait de mal, depuis le dimanche pluvieux où je vis le bienheureux apothicaire, près de l’immobile Panthéon. En somme, comment est-ce que je me porte ? — Très bien. Mais il faut écouter mon histoire.
[7] Esquire. Terme qui correspond à peu près au titre de chevalier en France.