On va m’accuser de mysticisme, de behménisme, de quiétisme, etc. ; mais cela ne m’inquiète pas. Sir H. Vane, le plus jeune, était un de nos plus grands sages, et pourtant l’on peut voir dans ses œuvres de philosophie s’il n’est pas plus mystique que moi. Je soutiens que la scène elle-même ressemblait aux impressions qu’elle faisait naître. La ville de L…, avec ses clochers et ses toits tout couverts de fumée et de brumes, représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux qu’elle oublie, et pourtant qu’elle laisse voir encore. L’Océan, tranquille et infini, c’était l’âme du sage qui la contemple ; et il me paraissait que le tumulte, la fièvre étaient suspendus pour un temps ; la paix était garantie aux secrètes blessures du cœur ; il y avait un repos, un sabbat ! Alors les espérances et les illusions se réconciliaient avec l’horrible réalité de la mort et des jours qui sont passés. Ce n’était pas la tranquillité de l’inertie, mais des forces opposées et égales qui se maintiennent et s’arrêtent ; non pas l’oiseau qui se repose, mais celui dont les ailes vont si vite qu’on le dirait immobile et suspendu dans les airs. Éternelle activité ! Éternel repos !

Maintenant, lecteur bénévole, qui m’avez suivi jusqu’ici, si vous voulez me suivre encore, lecteur indulgent, il faut être encore indulgent. Vous savez sans doute par vous-même que ceux qui ont beaucoup lu, ou beaucoup vu, ou beaucoup rêvé, ont beaucoup comparé ; or, si le voyageur a parcouru le monde dans sa chaise de poste, ou le curieux dans son cabinet de travail, ou enfin le penseur dans son imagination vagabonde, n’ont-ils pas dû choisir, chacun de leur côté, parmi tous ces peuples bigarrés qui s’agitent à la surface de la terre, celui où ils auraient voulu, sinon oublier leur patrie, du moins séjourner, comme les hirondelles qui suivent les jours du printemps ? Où l’on peut trouver l’antipathie, on peut rencontrer aussi l’amour. On verra plus tard que j’ai rencontré plus que l’antipathie. — Je veux parler à présent de mes plaisirs. — L’Espagne a de tout temps été pour moi un lieu de délices où se reportaient mes pensées et mes rêves ; car, de si loin, j’écartais de ma baguette magique la funèbre inquisition, la triste jalousie des Castillans et les embuscades des assassins de grande route. Mais si, dans un théâtre, assis à l’écart, je voyais de loin, sous les plis d’une écharpe molle, quelqu’une de ces femmes dont Raphaël aurait peuplé son Paradis, c’était en Espagnole que j’aimais à la transformer ; je la plaçais sous les bois touffus d’oliviers noirs, sous les berceaux d’orangers blancs que Madrid ou Séville étalent dans leurs campagnes ; ou bien le soir, lorsque tout se taisait dans la ville, c’était derrière la jalousie de fer ou de bois peint que je voulais la voir se pencher au bruit d’une sérénade ; c’est alors qu’agissait l’opium, prolongeant une douce vision qui, sans son aide, eût passé comme une ombre ; ne pouvais-je pas dire, la réalisant ? Car, si l’impression est durable et forte, si elle a laissé son souvenir, que lui manque-t-il pour cesser de s’appeler un rêve ? et quel rêve délicieux ! ce n’était pas seulement le soir, mais dans la journée, aux plus grandes chaleurs de midi, que je la trouvais encore derrière sa jalousie ; le soleil, à travers la soie rouge des stores, répandait une lumière aussi douce que les rayons de la lune, sans être pourtant aussi triste, et par la fenêtre ouverte du côté de l’ombre et du jardin, le bruit de la cascade arrivait faible jusqu’à nous. Elle, à demi voilée, reposait sur un divan couleur d’azur clair (couleur inséparable de ces sortes de rêves) et c’était là que, pendant des journées entières, je restais à lui parler, à la voir, mon œil sous le sien (comme l’a dit quelqu’un), effleurant de ma main sa robe de soie ou de velours, quelquefois sa main délicate et petite, rien de plus, mais il y avait dans cette sensation seule de quoi peupler ma vie entière de souvenirs ; sensation qu’on ne peut se représenter qu’après l’avoir éprouvée !


J’étais encore jeune alors ; et ne me taxerait-on pas de folie, si je rapportais des dialogues, des événements, des intrigues qui jamais n’ont existé ailleurs que dans ma tête, lorsque sur le rivage de la mer je me couchais au fond d’une petite barque, regardant le ciel et l’eau, tandis que mon batelier chantait à voix basse. J’avais aussi adopté, pour voir le coucher du soleil, une position que je n’ai jamais vu prendre à d’autres qu’à moi ; il s’agit de se coucher horizontalement sur le côté, de sorte qu’on ait en face de soi la ligne de démarcation du ciel et de la terre ; car alors il semble qu’une roue énorme tourne au-dessus de vous ; le ciel paraît parfaitement arrondi ; et les montagnes bleues, les nuages dorés, les brumes grisâtres se mêlent si bien à tout ce qui s’élève sur l’horizon, ou tout ce qui paraît s’abaisser du ciel, qu’emporté d’ailleurs par le mouvement doux et régulier de ma barque, j’aurais passé ma vie à rêver devant ce prisme éblouissant. C’était comme une musique de l’âme, qui la faisait bondir et s’élancer hors d’elle-même ; alors paraissaient à mes yeux tous ces fantômes charmants que créait mon imagination.


Ces rêves étaient trop délicieux pour durer longtemps ; il faut que j’en raconte un où l’on trouvera un singulier mélange de tristesse et de joie.


Il me semblait que j’avais commis un grand crime (ce rêve me poursuivit souvent) et dans la funèbre cour, à la lueur des torches et des flambeaux, au milieu des piques et des hallebardes qui brillaient dans l’obscurité, la voix monotone du greffier me lisait ma sentence, qui finissait comme toujours « pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive ; » cependant, chose étrange, on me laissait ma liberté pour tout un jour. C’était alors que mon songe devenait plus doux : ou dans les fêtes étincelantes, parmi les danses légères et les groupes entremêlés ; ou sur des lacs immenses, dans une barque dont le vent faisait enfler la voile aux sons des instruments, et tandis que la lune versait sur les flots d’argent ses rayons,

Comme des pleurs d’amour ;

ou dans l’été, sur le sommet des montagnes, au milieu des herbes, des fleurs, des brises embaumées du soir, partout un sentiment inconnu de volupté m’accompagnait. Il me semblait avoir à mes côtés un être (une femme ou un ange, je ne sais) qui se penchait sur moi pour me consoler, quand parfois, au milieu de ma joie, le souvenir de ma condamnation et du sort qui m’attendait le soir, venait me saisir et m’abattre, comme un coup de tonnerre pendant la moisson. Car tel était mon rêve ; si, une mandoline à la main, chacun, selon la mode italienne, chantait après le repas champêtre, une ballade ou une romance, quand venait mon tour, je saisissais l’instrument, et les femmes, enivrées de joie, de vin et d’amour, applaudissaient de leurs mains blanches et délicates ; mais tout à coup la guitare me tombait des mains, je pâlissais, et l’idée de la mort me faisait tressaillir et pleurer. Mon ange alors essuyant mes larmes, peu à peu la joie revenait dans mon cœur, jusqu’à ce qu’une volupté nouvelle vînt me rapporter un moment d’horreur nouveau.