Telle est la doctrine de la véritable église, au sujet de l’opium, de laquelle église j’avoue que je suis l’alpha et l’oméga ; mais on doit se souvenir que je parle d’après une longue et profonde expérience. Pour les auteurs qui ont traité expressément cette matière, il est évident, par l’horreur qu’ils disent en avoir, qu’ils n’ajoutèrent jamais la pratique indispensable aux vaines théories. J’avouerai cependant que j’ai rencontré un exemple d’ivresse causée par l’opium, malgré mon incrédulité ; c’était un chirurgien qui en prenait beaucoup. Je lui disais que ses ennemis (à ce que j’avais entendu dire) l’accusaient de raisonner comme un fou en politique, attendu qu’il s’enivrait sans cesse avec de l’opium. — Je le maintiendrai, me répondit-il, et je ne déraisonne pas par principe, mais purement et simplement parce que je m’enivre purement et simplement, répéta-t-il trois fois, et cela tous les jours. L’autorité d’un chirurgien doit être assurément d’un grand poids ; je lui oppose pourtant mes propres expériences, plus fortes que ses plus fortes, de 7,000 gouttes par jour. D’ailleurs, j’ai vu des gens me soutenir qu’ils s’étaient enivrés avec du thé ; et un étudiant en médecine à Londres, pour les connaissances duquel j’ai le plus grand respect, m’assurait l’autre jour qu’un malade, en sortant de son lit, s’était enivré avec un beef-steak.
Ayant détruit cette première erreur, j’en combattrai vite une seconde ; c’est que l’exaltation d’esprit causée par l’opium soit désagréablement suivie d’abattement ou de sommeil, comme on le croit. Certainement l’opium doit être compté au nombre des narcotiques ; il doit donc produire le sommeil après un certain temps ; mais ses premiers effets sont toujours, au plus haut degré, d’exciter le système entier du cerveau. La durée de son action est toujours de huit heures à peu près ; ce sera donc la faute du mangeur d’opium, s’il ne calcule pas sa dose de manière à n’avoir besoin de se coucher qu’au moment de le faire. Les Turcs sont assez absurdes pour s’asseoir, comme des statues équestres, sur des escabelles de bois aussi stupides qu’eux-mêmes ; mais, pour que le lecteur puisse juger du degré de stupidité dont l’opium peut frapper les facultés morales d’un Anglais, je vais raconter la manière dont je passai un soir d’opium à Londres entre 1804 et 1812. (Pour ce qui est de l’abattement supposé, je me contente de le nier, attendu que, pendant des expériences de dix années, jamais le jour qui en suivit une ne fut pour moi qu’un jour de bien-aise et de tranquillité parfaite.)
Le dernier duc de… avait coutume de dire : — Jeudi prochain, si le ciel me prête vie, j’ai l’intention de me griser. C’est ainsi que je fixais toujours à l’avance combien de fois, dans quel temps et en quel lieu je ferais une débauche d’opium : rarement plus d’une fois en trois semaines ; car, dans ce temps-là, je ne me serais pas hasardé à demander (comme je le fis ensuite) un verre de laudanum chaud et sans sucre. J’en buvais, dis-je, rarement et plus souvent le mercredi et le samedi soir. Ces jours-là Grassini chantait à l’Opéra, et la voix de cette actrice était pour moi la chose la plus délicieuse du monde. Je ne sais pas ce qu’on fait maintenant à l’Opéra, vu que je n’y ai pas mis le pied depuis sept ou huit ans ; mais je sais que dans ce temps-là on n’aurait pu trouver un meilleur endroit pour passer une soirée. Cinq shillings vous permettaient d’entrer à la galerie, aussi curieuse à voir que la scène ; l’orchestre se distinguait par sa douce mélodie des orchestres anglais, où je ne puis supporter les instruments criards et l’aigreur dominante des violons. Les chœurs étaient divins à entendre, et lorsque Grassini paraissait dans quelque interlude sous le voile noir d’Andromaque à la tombe d’Hector, etc., jamais Turc ne goûta un plaisir comparable au mien. L’erreur du peuple est de croire que c’est par les oreilles qu’il communique avec l’harmonie, et qu’il reçoit l’effet d’une manière purement passive. Il n’en est pas ainsi ; c’est par la réaction de l’âme que le plaisir est ressenti ; de là vient la différence entre les sensations éprouvées, qui varient selon les facultés de celui qui éprouve. Or, maintenant l’opium, augmentant les facultés de l’âme, augmente nécessairement ce mode particulier d’activité qui fait la jouissance. — Mais, me dit un ami, une succession de sons et de notes est pour moi comme une collection de caractères arabes : je n’y attache aucune idée ; des idées ! mon bon sire ! il n’en faut point attacher ; laissez-vous faire. L’harmonie d’un chœur me déploie comme un tissu de soie tous les souvenirs de ma vie, non pas comme un écho, mais comme une sensation présente, non pas ramassés à grands frais de mémoire ou tirés dans quelque sombre abstraction, mais les faits oubliés et les passions exaltées, ressuscitées, redevenues sublimes ! Tout cela pour cinq shillings.
Et autour de moi, outre la scène et l’orchestre, j’avais pour remplir les vides de l’action la musique de la langue italienne parlée par des femmes italiennes, et j’écoutais avec un plaisir semblable à celui qu’éprouva Weld le voyageur en écoutant au Canada le rire gracieux des femmes indiennes ; car moins vous entendez les mots, plus l’harmonie est douce. Il était donc avantageux pour moi de n’être qu’un pauvre apprenti, lisant peu l’italien, ne le parlant pas du tout, et ne comprenant pas les trois quarts de ce que j’écoutais.
Tels étaient mes plaisirs à l’Opéra : mais un autre plaisir que je ne pouvais avoir non plus que le samedi soir, luttait avec mon amour pour le premier. J’ai peur d’être obscur sur ce sujet ; mais je puis assurer le lecteur que je ne le serai pas plus que Marinus dans sa vie de Proclus, et plusieurs autres biographes et autobiographes de même réputation. Ce plaisir, dis-je, ne pouvait exister que le samedi soir. Qu’avait-il donc, ce samedi, de plus que tout autre jour pour moi ? Je n’avais à me reposer d’aucun travail ; point de paiement à recevoir ; cela est vrai, judicieux lecteur. Mais vous savez qu’il y a des âmes compatissantes qui aiment à partager les maux des pauvres en les soulageant ; moi j’aime à partager leurs plaisirs ; j’avais senti leurs peines.
Or, maintenant le samedi soir est le régulier et périodique témoin de la gaieté du pauvre : en ce point les sectes en hostilité s’unissent, et reconnaissent une marque de fraternité ; toute la chrétienté se repose. Ce jour est séparé du travail par un jour entier et deux nuits, et moi-même je suis aussi heureux le samedi soir que si j’avais à me reposer. Dans l’intention donc de jouir sur une échelle aussi large que possible d’un spectacle avec lequel je me sentais si bien en sympathie, souvent, après avoir pris mon opium, j’allais sans regarder la direction ni la distance sur toutes les places, à tous les endroits de la ville où le pauvre vient le samedi soir recevoir le gain de la semaine. Plus d’une famille, consistant en un seul homme avec sa femme, quelquefois un ou deux de leurs enfants, se consultait sur l’emploi de la journée, sur ses plaisirs, sur ses peines, parlait du prix des choses de ménage. Peu à peu je me familiarisais avec leurs désirs, leurs embarras et leurs opinions. Quelquefois on pouvait entendre des murmures de mécontentement ; mais plus souvent on ne trouvait que l’expression muette ou expansive de la patience, de l’espérance et de la tranquillité ; et généralement l’on peut dire que, sur ce point du moins, le pauvre a plus de philosophie que le riche. Il se soumet plus vite à toute perte qu’il doit considérer comme inévitable. Partout où j’en pouvais trouver l’occasion sans paraître les gêner, je me mettais de la partie, et mon opinion sur le point contesté, sinon judicieuse, était toujours reçue avec bonté. Si les prix étaient un peu plus haut, ou qu’on rapportât que les oignons et le beurre allaient baisser, j’étais heureux. Cependant, si le contraire était vrai, je m’en allais, et je demandais à mon opium mes consolations. Et combien de fois, essayant de retrouver ma route, d’après les règles de la navigation, en fixant l’étoile polaire et cherchant audacieusement un passage au nord-ouest, au lieu de doubler tous les caps et les isthmes que j’avais rencontrés, en sens inverse, j’arrivais subitement dans des carrefours tellement inconnus, des endroits si difficiles, qu’ils auraient raillé l’impudence des porteurs et confondu l’intelligence des cochers ! Je crus d’abord plusieurs fois avoir découvert quelques terras incognitas, et me proposais bien de consulter la carte de Londres. Tout cela cependant me coûta cher plus tard, lorsque la face humaine peupla mes rêves et que mes longs détours dans la ville revinrent effrayer mon sommeil, et m’apporter une douleur plus grande que l’inquiétude, plus affreuse que le remords.
Je crois avoir prouvé que l’opium ne produit ni l’engourdissement ni l’inaction, mais, au contraire, fait courir les carrefours et les théâtres. Franchement pourtant, ce ne sont pas là des places dignes d’un mangeur d’opium, lorsqu’il est parvenu au plus haut degré de l’exaltation. La solitude lui plaît alors, et la foule l’oppresse ; la musique même est une jouissance trop grossière et trop sensuelle pour lui. Il cherche le silence, aliment des profondes rêveries et des méditations délicieuses. Pour moi, je n’étais que trop enclin à méditer ; et les misères dont j’avais été la victime aussi bien que le témoin avaient augmenté ce penchant à la mélancolie. Je ressemblais en vérité à celui qui, suivant la vieille légende, entrait dans la cave de Trophonius ; et mon remède était de me contraindre à vivre en société, et à occuper mon esprit des choses extérieures. Mais, après avoir pris de l’opium, je tombais dans de longues rêveries ; et plus d’une fois il m’est arrivé, dans une nuit d’été, lorsque je m’asseyais à ma fenêtre qui donnait à la fois sur la mer et sur toute la ville de L…, de rester, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, sans bouger et sans vouloir bouger.