[5] Évanoui. Ce mode de quitter la scène du monde paraît s’être établi surtout dans le XVIIe siècle ; mais il fut regardé alors comme un privilége particulier à la famille royale, et nullement aux apothicaires ; car en l’an 1686, un poëte distingué, M. Flasman, parlant de la mort de Charles II, s’étonne qu’un prince puisse faire une action aussi absurde que de mourir ; car, dit-il,

« Les rois doivent dédaigner de mourir, et seulement disparaître. »

Arrivé chez moi, on doit supposer que je ne tardai guère à prendre la quantité désignée. J’ignorais nécessairement tout l’art et le mystère qui doivent accompagner une pareille action ; et ce que je pris, je le pris de la manière la plus désavantageuse possible ; mais je le pris. — Et en une heure, ô ciel ! quel changement ! du plus profond abîme à la plus sublime exaltation ! C’était l’Apocalypse que j’avais au dedans de moi. — Le soulagement de mes douleurs était la chose la moins importante à mes yeux ; cet effet négatif disparaissait devant la multitude des effets positifs que je ressentais à la fois. C’était un trésor, un φαρμακον νηπενθές pour toutes les souffrances humaines ; c’était le secret du bonheur tant cherché et si longtemps discuté par les philosophes de tous les temps ; on achèterait maintenant son bonheur deux sous et on le porterait dans la poche de son gilet. Les divines extases devaient s’envoyer en bouteilles cachetées, et la tranquillité de l’âme pouvait se communiquer par le coche. Mais le lecteur va croire que je plaisante ; celui qui connaît l’opium n’est pas disposé à rire ; ses plaisirs ont un aspect grave et solennel, et, dans les plus grandes joies, ce n’est jamais l’allegro, c’est toujours il penseroso.

Et d’abord, un mot sur les effets de l’opium ; car pour tout ce qui a été écrit sur ce sujet, soit par les voyageurs en Turquie (qui ont conservé leur habitude de mentir comme un droit d’origine immémoriale), soit par les professeurs de médecine, écrivant ex cathedrâ, je n’ai qu’un mot à dire : Mensonge ! Je me souviens qu’une fois en feuilletant un étalage de bouquiniste, j’ai trouvé ces paroles dans un auteur satirique : « En ce temps-là, je devins convaincu que les journaux de Londres disent la vérité au moins deux fois par semaine, savoir : le mercredi et le samedi, et qu’on pouvait s’en rapporter à eux pour la liste des banqueroutiers. » Ce n’est pas pourtant que je prétende accuser de fausseté tout ce qui a été dit sur l’opium : des savants nous ont appris qu’il avait une couleur brune : remarquez bien que j’en conviens ; deuxièmement, qu’il coûtait fort cher, et cela est vrai ; car de mon temps l’opium des Indes-Orientales coûtait trois guinées la livre, et celui de Turquie huit guinées ; troisièmement, que si vous en preniez beaucoup à la fois, vous finiriez probablement par faire… ce qui est toujours désagréable à un homme rangé dans ses habitudes, savoir : mourir[6]. Tout cela est très-beau et incontestable, et la vérité aura toujours son mérite, car elle est rare.

[6] Les savants ont pourtant mis en doute cette proposition : car dans une édition de contrebande de la Médecine domestique de Buchan, que j’ai vue une fois dans les mains de la femme d’un fermier qui s’en servait pour se soigner, on faisait dire au docteur : « Prenez garde surtout de ne jamais prendre plus de vingt-cinq onces de laudanum à la fois. » Il fallait probablement dire : plus de vingt-cinq gouttes, ce qui fait à peu près un grain d’opium cru.

Mais dans ces trois théorèmes, je crois que nous avons épuisé la mesure du savoir jusqu’à présent amassé par les hommes au sujet de l’opium. Ainsi, digne docteur, comme il me paraît qu’on peut aller plus loin encore, restez derrière, et laissez-moi vous dire ma façon de penser.


Premièrement donc, j’ai vu qu’on regardait généralement comme assuré que l’opium produisait ou pouvait produire l’ivresse. Mais, lecteur, je vous assure, meo periculo, que jamais de la plus forte quantité d’opium n’a résulté un pareil effet. Pour la teinture d’opium (appelée communément laudanum), elle produirait certainement l’ivresse, si un homme en pouvait supporter une dose assez considérable ; mais pourquoi ? parce qu’on y trouverait plus de liqueur spiritueuse, et non plus d’opium. Mais l’opium cru (je l’affirme d’une manière péremptoire) est incapable de donner aucun des symptômes qui suivent l’enivrement de l’alcool, et non pas en degrés, mais en nature ; ce n’est pas en quantité qu’ils diffèrent, mais en qualité. Le plaisir causé par le vin monte sans cesse, tendant à une crise, après laquelle il redescend ; celui de l’opium, une fois excité, reste huit ou dix heures : le premier, pour emprunter à la médecine un terme technique, donne une jouissance brève, le second une jouissance chronique. L’un est une flamme, l’autre un foyer.


Mais la principale distinction consiste en ceci, que toujours le vin dérange les facultés mentales, et que l’opium (s’il est pris comme il doit l’être), loin de les altérer, y apporte l’ordre et l’harmonie. Le vin ôte à l’homme la connaissance de lui même ; l’opium la rend plus sensible et plus forte. Le vin couvrant la pensée de nuages, grandit l’admiration ou le dédain, l’amour ou la colère ; l’opium, au contraire, introduit la tranquillité et l’équilibre dans toutes les facultés de l’homme, actives ou passives ; et, respectant le caractère et le jugement habituels, leur ajoute seulement cette chaleur vivifiante qu’approuve la raison, et qui devrait probablement accompagner une santé éternelle et antédiluvienne. Ainsi, par exemple, l’opium comme le vin donne de l’expansion au cœur et aux affections bienveillantes ; mais alors avec cette différence remarquable, que, dans ces témoignages soudains d’amour ou d’amitié qui accompagnent l’ivresse, il y a toujours un côté ridicule qui excite le mépris : on se serre la main, on se jure une immortelle fidélité, on pleure ; nul ne sait à propos de quoi ; la créature sensuelle se montre à tous les regards. Mais l’expansion donnée par l’opium aux sentiments les plus doux, loin d’être un accès de fièvre, ne semble qu’un retour à cet état naturel d’un cœur bon et juste, que la douleur seule a endurci en le déchirant. En un mot, c’est la passion brutale et grossière opposée à l’exaltation pure des puissances morales de l’âme.