Lord D… étala devant moi un déjeuner magnifique. Il me parut bien plus magnifique encore à moi qui, depuis tant de jours, tant de semaines, tant de mois, ne m’étais pas assis à « une table honnête. » Je mangeai pourtant fort peu ; je me souvins de l’histoire d’Otway, et j’eus peur d’obéir trop promptement à une tentation qui pouvait être dangereuse. Je ne me fis même aucune violence pour cela ; car, pendant deux semaines encore, je ne pus prendre que très peu de chose à mes repas ; mon appétit se changeait aussitôt en satiété, et quelquefois en dégoût.
J’expliquai à mylord D… l’affaire qui m’amenait. C’était le meilleur jeune homme du monde, et le plus obligeant ; il hésita cependant, fit ses conditions, et accepta. Lord D… avait alors tout au plus dix-huit ans ; mais je doute, en me rappelant quelle prudence et quel bon sens il sut mêler à tant de courtoisie (courtoisie qui chez lui avait le caractère de la franchise), qu’un homme d’État le plus vieux et le plus accompli diplomate possible, se fût mieux tiré d’un pas semblable. Il y a bien des gens qu’on ne pourrait aborder avec une pareille question, sans les voir prendre un visage plus sévère et plus chagrin que la tête d’un Turc.
Consolé par cette promesse, quoique mes espérances eussent été en partie trompées, je retournai dans une voiture de Windsor à Londres, trois jours après en être parti. Et voici maintenant la fin de mon histoire ; les juifs ne voulurent pas des conditions de lord D… Je ne sais pas s’ils auraient consenti enfin à cet arrangement, et s’ils retardaient seulement l’affaire pour avoir le temps d’aller aux informations ; mais ils me demandèrent de grands délais.
Le temps s’écoulait. Mon billet s’en allait par morceaux, et avant la conclusion de cette affaire, je me voyais déjà retombé dans ma première misère. Tout à coup il se fit entre moi et mes amis un raccommodement par hasard. Je quittai Londres en toute hâte pour une partie éloignée de l’Angleterre, et après quelque temps je retournai à l’Université.
Cependant qu’est devenue la pauvre Anna ? C’est à elle que j’ai réservé la fin de mon récit. Ainsi que nous en étions convenus, je la cherchais tous les jours, et je l’attendais au coin de la rue de Rich-Field. Je parlais d’elle à tous ceux qui pouvaient la connaître, et pendant les dernières heures de mon séjour à Londres, j’employai tous les moyens possibles pour la découvrir. Je connaissais la rue où elle logeait, mais non pas la maison ; et je me rappelai enfin que les mauvais traitements d’un hôte bourru dont elle m’avait parlé avaient pu la faire partir. Elle connaissait peu de monde ; presque tous, d’ailleurs, attribuaient mes recherches à un motif qui les faisait rire et cligner de l’œil ; et d’autres, pensant qu’elle avait pu me voler quelque chose sur son compte et s’enfuir, me donnaient le moins de renseignements possibles. Désespérant enfin de la trouver, je remis à mon départ, entre les mains de la seule personne qui pût certainement connaître Anna, mon adresse dans le Comté de…, où demeurait alors toute ma famille.
TROISIÈME PARTIE
Il y a si longtemps que j’ai pris de l’opium pour la première fois, que si jamais j’en ai su la date, je l’ai oubliée ; mais, comme des événements plus importants se rapportent à ce souvenir, je puis croire, en m’en servant pour m’aider, que ce fut dans l’automne de 1804 ; et voici comme l’idée m’en vint (j’étais alors à Londres) : dès mon enfance, on m’avait accoutumé à me baigner la tête dans l’eau froide, au moins une fois par jour. Étant saisi d’une rage de dents, je l’attribuai à une interruption momentanée de ma méthode ordinaire ; je sautai à bas du lit, plongeai ma tête dans un bassin rempli d’eau froide, et retournai me coucher sans essuyer mes cheveux.
Le lendemain matin, je m’éveillai avec les plus effroyables douleurs de rhumatisme à la tête et au visage ; douleurs qui ne me laissèrent aucun répit pendant environ vingt jours. Le vingt-et-unième jour, ce fut, je crois, un dimanche, je sortis plutôt pour me faire oublier mes maux, que dans aucune intention fixe. Le hasard me fit rencontrer un camarade de collége qui me recommanda l’opium ; opium, redoutable instrument de plaisir ou de peine ! J’en entendis parler comme de la manne ou de l’ambroisie : mais rien de plus. Quel mot vide et insignifiant c’était alors pour moi ! combien de cordes ne fait-il pas maintenant vibrer dans mon âme ! Tout mon cœur s’agite à ces doux et tristes souvenirs ; en me rappelant ces détails, je sens comme un voile mystérieux qui couvre les plus petites circonstances, et la place, et le temps, et l’homme (si c’en était un) qui le premier m’ouvrit ce paradis des mangeurs d’opium !
J’ai déjà dit que c’était un dimanche dans l’après-midi ; et il n’y a pas sur terre un plus triste spectacle qu’un dimanche pluvieux à Londres. Ma route, pour m’en retourner, était la rue d’Oxford ; et près de l’immobile Panthéon (comme l’appelle obligeamment M. Wordsworth), je vis la boutique d’un apothicaire. L’apothicaire, dispensateur indigne des célestes plaisirs, plus triste et plus stupide que ce jour pluvieux lui-même, avait justement ce regard d’un apothicaire mortel, un jour de dimanche ; et lorsque je lui demandai mon opium, il me le donna comme l’aurait fait l’homme le plus ordinaire ; bien plus, il me rendit sur mon shilling ce qui lui parut être la moitié d’une pièce de monnaie, qu’il prit dans un tiroir de bois.
Malgré cela, en dépit de toutes ces preuves d’humanité, je l’ai toujours considéré en moi-même comme l’ombre ou l’apparition divine d’un immortel apothicaire, descendu sur la terre à mon intention. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que lorsque je revins à Londres, je le cherchai autour de l’immobile Panthéon, et ne le trouvai pas ; et pour moi, qui ne savais pas son nom (si toutefois il avait un nom), il était plus croyable qu’il s’était évanoui de la rue d’Oxford dans les airs que de toute autre manière plus matérielle. Le lecteur est pourtant libre de ne le regarder, s’il le veut, que comme un apothicaire sublunaire et terrestre ; pour moi, je le crois évanoui[5] ou évaporé, tant il me répugne de rattacher quelque souvenir mortel à ce moment, à cette place, et à cette créature, qui me fit faire ma première connaissance avec le céleste présent.