Sur la foi de ces lettres, un des juifs me proposa 2 ou 3,000 livres sterling par an, pourvu que le jeune comte, qui était de mon âge, voulût garantir le paiement des intérêts et du capital, à l’époque de notre majorité. En conséquence, huit ou neuf jours après avoir reçu les 1,000 livres, je me préparai à partir pour Eton. J’avais donné environ 300 livres de mon argent à mon usurier, qui disait que, pendant mon absence, il allait préparer les papiers nécessaires au contrat. J’étais sûr qu’il mentait ; mais je ne voulais lui laisser aucun sujet de retard. J’avais donné une moindre somme à mon ami le notaire (qui connaissait mes juifs) ; et en vérité je lui devais quelque chose pour le loyer de sa triste maison. J’avais employé environ 15 shillings à ma toilette, qui pourtant n’était pas brillante. Je donnai la moitié du reste à Anna, comptant à mon retour partager encore avec elle ce que j’aurais gardé. Tous ces arrangements faits, à six heures, par une sombre soirée d’hiver, je partis avec elle ; mon intention était d’aller par Salt-Hill. Nous traversions un quartier de la ville qui n’existe plus ; c’était, je crois, la rue Swallow.

Ayant du temps devant moi, je marchais lentement ; nous nous assîmes au coin de la rue de Shersan. Je lui avais déjà parlé de mes projets ; je l’assurai qu’elle partagerait ma fortune, si mon sort venait à changer. Je regardais cette promesse comme m’imposant un devoir sacré ; car je l’aimais comme ma sœur ; et voyant à quels malheurs j’avais résisté, j’étais plein de joie et d’espérance ; Anna, au contraire, se séparant du seul être qui voulût lui servir d’ami, était accablée de tristesse. Lorsque je lui dis adieu en l’embrassant, elle jeta ses bras autour de mon col et pleura sans dire une parole.

J’espérais revenir dans une semaine au plus tard, et je convins avec elle que la sixième nuit, à partir de celle qui commençait, et chaque nuit suivante, elle m’attendrait à dix heures, au bout de la grande-rue de Rich-Field. Je pris encore d’autres mesures pour la retrouver ; j’en oubliai une : elle ne m’avait jamais dit son nom de famille. Les filles d’un rang plus élevé s’appellent miss Douglas, miss Montague, etc. ; mais, quand on est pauvre, on n’a qu’un nom : Mary, Jane, Francis, etc. Il était huit heures lorsque j’entrai au café Glocester, et le Bristol étant sur le point de partir, j’y montai, et bientôt je m’endormis.

Un petit incident m’apprit, à cette occasion, qu’un homme qui n’a jamais souffert peut vivre et mourir sans se douter des travers ou de la bonté du cœur humain. Les physionomies se ressemblent si souvent qu’un observateur ordinaire remarque une espèce d’hommes, puis une autre espèce opposée, et rapporte à ces deux types contraires toutes les nuances qui peuvent s’y confondre. Ils ont leur alphabet avec lequel ils veulent juger toutes les combinaisons des mots. Voici ce qui m’arriva : Pendant les quatre ou cinq premières lieues, en quittant la ville, je fatiguais mon voisin en tombant sur lui chaque fois que la voiture penchait de son côté ; et, en conscience, si la route eût été moins unie et moins douce, je serais tombé de faiblesse. Il s’en plaignit amèrement, et tout le monde s’en serait plaint ; mais il exprima son mécontentement en des termes que tout le monde n’aurait pas choisis ; et certes, si je l’avais quitté à ce moment, ou je ne me serais pas souvenu de lui du tout, ou je m’en serais souvenu comme du plus grand brutal qu’on pût trouver. Cependant je vis que j’avais tort ; je lui demandai pardon en l’assurant que ce n’était pas ma faute, et en même temps je lui dis aussi brièvement que possible la cause de l’état où je me trouvais. Le personnage changea tout à coup ; lorsque je m’éveillai un instant en passant à Hounslow (car en dépit de mes efforts, je m’étais rendormi deux minutes après avoir parlé), je trouvai qu’il avait allongé le bras de manière à m’empêcher de tomber ; et, pendant le reste du voyage, il me traita avec une douceur de femme ; de sorte qu’à la fin, j’étais presque couché dans ses bras, et c’était d’autant plus obligeant de sa part, qu’il ne savait pas si j’allais à Bath ou à Bristol. Malheureusement, j’allai plus loin que je ne voulais ; car mon sommeil me faisait tant de bien que je ne me réveillai qu’au premier relai, après Hounslow ; je demandai où nous étions ; on me répondit à Maidenhead, six ou sept milles, je crois, plus loin que Salt-Hill.

Je descendis ; mon voisin me conseilla de m’aller mettre au lit, ce que je lui promis de faire, bien qu’ayant une autre intention. Je me mis à marcher. Il était environ minuit ; mais j’allais si doucement que j’entendis quatre heures sonner à une petite maison, avant de tourner la route qui conduit de Slough à Eton. J’étais encore bien faible ; il me vint pourtant alors une idée qui me consola de ma pauvreté. On avait commis quelques jours auparavant un assassinat à Hounslow. Je crois que la personne qui avait été tuée s’appelait Steele, et que c’était le propriétaire d’un petit bien dans le voisinage. Chaque pas que je faisais me rapprochait de la place où le meurtre avait été commis, et il me passa dans l’esprit que, si le meurtrier était sorti cette nuit, nous allions nous rencontrer dans l’obscurité : auquel cas, dis-je, si, au lieu d’être, comme je le suis,

Riche en science seulement,

j’avais, comme mon ami lord… 70.000 livres de rente, quelle frayeur panique viendrait m’assaillir ! Il est vrai qu’il n’était pas probable que lord… se trouvât jamais dans ma position. Mais, quoi qu’on dise, la remarque n’en est pas moins vraie, qu’une grande fortune doit inspirer une terrible peur de mourir ; et je suis convaincu que les trois quarts au moins de ces intrépides aventuriers, à qui la pauvreté permettait d’avoir du courage, si, au moment de se battre, on leur eût annoncé qu’ils héritaient de 50.000 livres de rente, auraient senti leur humeur belliqueuse considérablement diminuée.

J’oublie mon voyage. Dans la route entre Slough et Eton, je m’endormis. Au moment où le soleil allait se lever, je fus réveillé par la voix d’un homme qui était debout à côté de moi. Je ne le connaissais pas ; il avait une triste physionomie ; mais il ne s’ensuit pas que ce fût un méchant homme ; et même il aurait pu mériter ce nom sans qu’il y eût aucun danger pour un dormeur en plein champ, à sept heures du matin, en hiver. Pourtant je suis bien aise de le désabuser sur ce qu’il a pu croire, s’il est au nombre de mes lecteurs. Je le regardai en face, et il s’en alla. Je ne fus pas fâché d’arriver à Eton avant le jour. La nuit avait été humide, mais la matinée était fraîche, et les arbres se couvraient de bruine. Je traversai Eton sans être vu ; je me lavai, et me rhabillai de mon mieux dans un petit café de Windsor ; enfin il était huit heures lorsque je me dirigeai vers Pote’s.

Sur ma route, je rencontrai un petit garçon que je questionnai ; un Etonien est toujours gentilhomme ; et malgré ma pauvre apparence, il me répondit poliment. Mon ami lord… était parti pour l’université de… « Ibi omnis effusus labor ! » J’avais pourtant d’autres amis à Eton ; mais ceux qui veulent bien s’appeler ainsi dans la prospérité, ne sont pas toujours disposés à s’en souvenir. Cependant je demandai le comte de D…; il me reçut à déjeuner.

Lecteur, qui me voyez tant de connaissances nobles, ne me croyez pas noble pour cela. Je suis le fils d’un bon commerçant anglais.