Étant forcément à cette époque un péripatéticien, j’eus donc naturellement des relations fréquentes avec les péripatéticiennes. Plusieurs de ces femmes m’avaient défendu souvent contre les watchmen qui voulaient me renvoyer des bancs sur lesquels je me reposais. Mais une surtout, la seule pour laquelle j’ai dit tout ici… Ah ! non, que je ne te mêle pas, noble créature, Anna, avec cette espèce de femmes ! Que je trouve, s’il est possible, un nom plus doux pour appeler celle dont la bonté et la compassion n’ont pas oublié celui qui était oublié du monde ! C’est à toi que je dois la vie ! Pendant plusieurs semaines je marchais la nuit avec cette pauvre fille dans la rue d’Oxford, ou je m’asseyais à côté d’elle sur les bancs des péristyles. Elle était plus jeune que moi ; elle me dit qu’elle n’avait pas encore seize ans. Mes questions eurent bientôt obtenu d’elle l’histoire de ses malheurs. On en a vu bien d’autres exemples, et les lois devraient plus souvent les punir ou les venger. Mais qui prête l’oreille à de misérables vagabonds ? On ne peut nier qu’à Londres la classe élevée, en général, ne soit dure, cruelle et repoussante. Je pressai plusieurs fois Anna de porter ses plaintes devant un magistrat, l’assurant qu’elle attirerait aussitôt l’attention, et que la justice punirait l’infâme qui lui avait pris tout ce qu’elle possédait. Elle me promit souvent de le faire, mais elle reculait toujours ce moment ; car elle était timide et honteuse à un point qui montrait combien elle était profondément affligée ; et peut-être pensait-elle que le juge le plus impartial, le tribunal le plus juste ne pouvait rien pour réparer le mal qu’on lui avait fait.
Elle aurait pourtant obtenu quelque chose, j’en suis sûr ; car nous convînmes plus tard entre nous, mais malheureusement au moment même où nous fûmes séparés, que, dans un jour ou deux, nous irions ensemble devant un magistrat, et que je parlerais en sa faveur. Cependant il était décidé que je ne lui rendrais pas ce faible service ; et celui qu’elle m’avait rendu était trop grand pour que je pusse jamais l’acquitter.
Une nuit, tandis que nous marchions lentement dans la rue d’Oxford, comme je souffrais plus qu’à mon ordinaire, je la priai de venir avec moi au Soho-Square ; nous y allâmes, et nous nous reposâmes sur les marches d’une maison devant laquelle je ne puis maintenant passer sans attendrissement et sans respect. Au moment où je m’assis, je me sentis beaucoup plus mal ; j’avais appuyé ma tête dans ses mains, et tout d’un coup je tombai raide sur le pavé. Je serais mort infailliblement, si ma pauvre compagne ne m’eût tiré de cet affreux danger. Elle poussa un cri de terreur, et disparut ; un instant après elle revint avec un verre de vin et un peu de pain qu’elle me donna et qui me firent un bien extrême ; et pour cela, elle avait payé de sa bourse. Oh ! que l’on s’en souvienne ! lorsqu’elle-même, réduite à la plus horrible misère, ne savait pas si un sort pareil au mien ne l’attendait pas aussi. O ma jeune bienfaitrice ! combien de fois, dans mes promenades solitaires, marchant tristement et les bras croisés, j’ai béni ton souvenir ! Je voudrais, comme autrefois la malédiction paternelle poursuivait le crime, que les souhaits ardents d’un cœur accablé de sa reconnaissance eussent aussi leur pouvoir pour t’accompagner, te poursuivre au fond d’une maison infâme de Londres, au fond d’un tombeau, et là te rapporter encore le cri de mon amour, de mon respect, de mon admiration pour toi !
Je ne pleure pas souvent, car ou ma douleur passagère est trop profonde pour demander des larmes, ou ma tristesse habituelle m’empêche d’en trouver dans mes yeux. Les esprits légers seuls pleurent aisément. Mais lorsque je marche dans la rue d’Oxford et que j’entends jouer sur un orgue les airs de ce temps-là, je pleure, et, devant un tel souvenir, je sens que le temps s’arrête et que les années s’effacent de ma vie.
Peu de temps après ce que je viens de raconter, un gentilhomme de la maison du roi m’aborda dans la rue Albemarle ; il avait reçu à différentes occasions l’hospitalité de ma famille. Je ne cherchai point à me cacher ; je répondis sincèrement à ses questions : et, lorsqu’il m’eut donné sa parole d’honneur de ne pas me dénoncer à mes tuteurs, je lui dis où je demeurais. Le lendemain je reçus de sa part un billet de 1,000 livres. La lettre qui le renfermait arriva avec des lettres d’affaires du notaire ; mais, quoique son regard voulût dire qu’il en savait le contenu, il me la donna sans faire d’observations.
Je puis maintenant expliquer ce qui m’avait amené à Londres et ce que j’y sollicitai depuis le jour de mon arrivée jusqu’à celui de mon départ.
Dans une ville comme Londres, on sera étonné que je n’aie pas trouvé quelque moyen d’éviter la dernière misère.
Deux ressources se présentaient au moins : ou de chercher du secours auprès des amis de ma famille, ou d’employer mes talents à gagner ma vie. Mais, d’abord, je ne craignais rien tant que de retourner sous la puissance de mes tuteurs, et je ne pouvais, de peur d’être réclamé par eux, me découvrir même à ceux qui m’auraient servi. Pour le second moyen, j’avoue que je suis aussi surpris que le lecteur de l’avoir oublié ; je savais le grec, mieux qu’il ne le faut savoir pour l’enseigner ; mais j’avais besoin de connaître quelque respectable professeur à qui m’adresser ; et comment le faire sans me trahir encore ? A dire vrai, je n’avais qu’une idée, c’était d’obtenir ce que je demandais.
J’avais fait part à un juif et à d’autres usuriers de mes espérances pour l’avenir ; et ils s’étaient assurés de ma véracité, en examinant le testament de mon père aux Doctors’ Common. La personne qu’on y mentionnait comme le second fils de… avait tous les droits, ou plus que les droits que j’avais annoncés. Mais les juifs se firent une autre question : étais-je cette personne ? Je n’avais jamais pensé à cette difficulté ; je craignais plutôt de n’être que trop connu de mes amis les juifs, et que leur zèle ne me remît entre les mains de mes tuteurs. Il me sembla bien étrange de me voir, moi, pris materialiter, accusé, ou du moins soupçonné de vouloir passer faussement pour moi, considérer formaliter. Je leur montrai pourtant différentes lettres que j’avais reçues de mes amis, tandis que j’étais dans le pays de Galles. C’étaient, je crois, les seuls restes de mon équipage (avec les habits que je portais) dont je n’eusse pas disposé.
Plusieurs de ces lettres étaient du comte de…, qui était alors mon seul ami intime ; j’en avais aussi du marquis de…, son père, datées d’Eton. Le vieux gentilhomme, amateur de sciences et d’agriculture, me parlait des grands changements qu’il faisait ou qu’il méditait dans les terres de M… et de Sl…, ou du mérite d’un poëte latin, ou d’un sujet qu’il me conseillait de mettre en vers.