DEUXIÈME PARTIE

Il me fallut souffrir pendant plus de seize semaines, c’est-à-dire plus de quatre mois, la douleur physique de la faim, à différents degrés de force ; mais je crois avoir enduré, en somme, tout ce qu’un homme peut endurer sans mourir. Je n’en ferai point le détail fatigant pour le lecteur ; car de pareilles horreurs, lorsqu’elles n’ont été méritées par aucun crime, ne peuvent se raconter sans exciter une pitié vive, et pénible, pour celui qui la ressent. Il suffira de savoir que quelques petits morceaux de pain ramassés après le déjeuner d’un homme (qui me croyait malade, mais non dans une telle misère), et cela à de certains intervalles, faisaient toute ma nourriture. Durant la première époque de mes souffrances (généralement dans le pays de Galles, et toujours dans les deux premiers mois que je passai à Londres), je n’avais pas d’asile et je dormais rarement sous un toit. J’attribue à cette constante habitude d’être exposé à l’air la force qui m’empêche de succomber à mes tourments. Plus tard cependant, lorsque le temps devint froid, et lorsque mes longues douleurs eurent commencé à m’affaiblir et à me mettre dans un état de langueur qui s’augmentait chaque jour, il fut certainement très heureux pour moi que ce même homme, qui me permettait de vivre de ses restes à déjeuner, me donnât pour la nuit une grande maison déserte, dont il était propriétaire : je l’appelle déserte, car il n’y avait dedans qu’une table et quelques chaises.

J’y trouvai cependant, en y entrant, un pauvre enfant tout seul, qui semblait avoir environ dix ans ; mais la faim l’avait probablement aussi fatigué ; c’était une petite fille, et des souffrances de cette nature font paraître les enfants beaucoup plus âgés qu’ils ne sont. J’appris d’elle que, depuis quelque temps, elle dormait seule dans cet endroit, et elle témoigna une grande joie, quand elle apprit que dorénavant elle aurait un compagnon dans l’obscurité. La maison était grande ; les rats, manquant aussi de nourriture, faisaient un tapage infernal dans les cloisons énormes ; et au milieu des douleurs réelles du froid, et sans doute aussi de la faim, la pauvre enfant, délaissée, semblait avoir souffert encore davantage de la frayeur. Je lui promis de la défendre contre tous les fantômes à l’avenir ; mais, hélas ! je ne pus lui offrir d’autre assistance. Nous étions couchés par terre, avec une liasse de papiers pour oreiller et sans autre couverture qu’un grand manteau de cocher. Nous découvrîmes cependant, plus tard, dans un grenier, une vieille garniture de sopha et quelques vieux morceaux de toile qui servirent à nous préserver un peu du froid excessif. La pauvre fille se pressait contre moi pour se réchauffer et pour se défendre des spectres qui lui faisaient peur.

Lorsque je n’étais pas plus mal qu’à l’ordinaire, je la prenais dans mes bras, en sorte qu’elle avait assez chaud et reposait souvent tandis que je veillais, car, pendant cet espace de temps, je dormais plutôt pendant le jour et je tombais très fréquemment dans des faiblesses extrêmes. Mais dormir me faisait plus de mal que veiller ; car, outre les rêves affreux qui m’agitaient sans cesse (et qui pourtant n’avaient rien d’aussi horrible que ceux que je décrirai plus tard), mon sommeil n’était jamais autre chose que ce qu’on appelle dog-sleep[4] ; de sorte que je pouvais m’entendre moi-même gémir, et, quand je m’éveillais, souvent il me semblait que c’était au bruit de ma propre voix.

[4] Dog-sleep, sommeil de chien.

Une horrible sensation commença alors à me hanter ; dès que je tombais endormi, j’étais saisi d’une espèce de soulèvement d’estomac, qui me forçait à jeter mes pieds violemment en avant pour le faire cesser. Cette sensation commençant avec mon sommeil, et l’effort que je faisais pour m’en débarrasser m’éveillant infailliblement, je ne dormais que d’épuisement et de lassitude, et j’ai déjà dit que ma faiblesse, qui augmentait, m’endormait et m’éveillait continuellement. De plus, le maître de la maison arrivait quelquefois à l’improviste, et de très bonne heure ; il avait constamment peur des baillifs ; chaque nuit donc il allait coucher dans un quartier différent de la ville, et j’observai qu’il ne manquait jamais d’examiner, par une fenêtre particulière, tous ceux qui frappaient à la porte avant de permettre qu’on l’ouvrît.

Il déjeunait seul, et, en vérité, sa mesure ordinaire et sa provision de thé lui auraient difficilement permis d’inviter un hôte. Durant ce repas, je trouvais presque toujours une raison pour rester auprès de lui, et, avec l’air le plus indifférent possible, je prenais les morceaux de pain qu’il avait laissés. Il arrivait quelquefois qu’il ne laissait rien. En agissant ainsi, je ne volais que lui, qui était obligé d’envoyer chercher un second biscuit d’extra ; car, pour la pauvre fille, elle n’était jamais admise dans son étude (si l’on peut appeler ainsi la chambre où il entassait ses parchemins et ses papiers) ; cette chambre était pour elle comme le cabinet de la Barbe-Bleue ; fermée régulièrement lorsqu’il partait pour aller dîner, environ à six heures, après quoi il ne revenait qu’au lendemain matin. Cette enfant était-elle une fille naturelle de M… ou seulement une domestique ? C’est ce que je ne puis affirmer ; elle n’en savait rien elle-même ; mais assurément elle était traitée tout au plus comme une servante. Dès que M… paraissait, elle descendait en bas pour brosser ses souliers, son habit, etc., et, excepté lorsqu’on l’appelait, elle ne sortait jamais de la cuisine, jusqu’à ce que ma manière habituelle de frapper à la porte le soir l’eût fait bien vite accourir d’un petit pas tremblant. Je n’appris de ce qu’elle faisait pendant la journée que les détails qu’elle m’en put faire la nuit ; car, dès que le jour venait, je voyais qu’on n’attendait que mon départ, et, en général, je me levais et j’allais m’asseoir dans les promenades, ou autre part, jusqu’à ce que le soleil se couchât.

Mais quel homme était le maître de la maison ? Lecteur, c’était un des exemples de ces anomalies, dans les départemens inférieurs de la législation, qui… que dirai-je ?… qui, par prudence ou par nécessité, se refusent toute espèce de luxe de conscience (périphrase qu’on pourrait abréger, mais je le laisse au goût du lecteur). Dans plusieurs occasions de la vie, une conscience peut encombrer, gêner, embarrasser, plus encore qu’une femme, ou un équipage ; et, comme le peuple dit : se défaire de son équipage, je suppose que mon ami M…, s’était défait, pour un temps seulement, de sa conscience, mais dans la ferme intention de la reprendre le plus tôt qu’il pourrait. La manière de vivre d’un tel homme présenterait un étrange tableau si je pouvais me décider à amuser le lecteur à ses dépens ; mais, dans cet assemblage bizarre de qualités et de défauts, je dois tout oublier, excepté qu’il était obligeant envers moi, et même généreux, eu égard à ce qu’il pouvait faire.

Il est vrai qu’il ne pouvait pas faire grand’chose ; cependant je jouissais de toute liberté, en commun avec les rats ; et puisque Dr Johnson a dit que dans sa vie il ne s’était jamais trouvé qu’une fois logé à son aise, ne dois-je pas être bien heureux d’avoir eu à ma disposition un local aussi grand que je le pouvais désirer ? Excepté la chambre de la Barbe-Bleue, que la pauvre enfant croyait habitée par des revenants, le reste, depuis le grenier jusqu’à la cave, était à notre service ; et nous posions notre tente pour la nuit où nous le jugions à propos. J’ai déjà dit que cette maison était très vaste ; elle est bien située, et dans un quartier connu de Londres ; plusieurs de mes lecteurs doivent, sans aucun doute, avoir passé devant, avant de rentrer pour lire ce chapitre. Pour moi, je ne manque jamais de la visiter, lorsque mes affaires m’appellent à Londres ; environ à dix heures, ce soir même, 15 août 1821, jour de ma naissance, je me suis dérangé de ma promenade de tous les jours, pour aller à la rue d’Oxford. La maison est maintenant occupée par une famille respectable ; et, à travers les carreaux d’une chambre éclairée, j’ai vu plusieurs personnes assemblées, sans doute autour d’une table à thé ; singulier contraste avec l’obscurité, le froid, le silence et la désolation qu’offrait cette même maison dix-huit ans auparavant, lorsqu’elle n’avait pour hôtes qu’un malheureux mourant de faim et un enfant abandonné. Cette pauvre fille n’était ni jolie, ni spirituelle, ni agréable dans ses manières ; mais, Dieu du ciel ! elle n’en avait pas besoin pour être aimée de moi. La nature humaine, dans sa plus triste et sa plus humble forme, était assez pour moi ; et je l’aimais parce que j’étais aussi malheureux qu’elle. Si elle vit encore à présent, elle est probablement mère, elle a des enfants à son tour ; mais je serais incapable de la reconnaître.

J’en suis fâché pourtant ; mais je vis alors une autre personne dont les traits ne s’effaceront jamais de ma mémoire. C’était une jeune femme, et l’une de ces malheureuses qui vivent sur les gages de la prostitution. Et c’est sans aucune honte et sans aucune raison d’en avoir, que j’avoue avoir été lié alors assez familièrement avec plusieurs femmes de cette triste condition. Le lecteur ne doit ici ni sourire ni froncer le sourcil ; car, pour ne pas rappeler aux classiques le vieux proverbe latin : sine Cerere, etc., on supposera sans doute que l’état de ma bourse m’empêchait d’avoir avec de telles créatures d’autres relations que des relations très-pures. Mais la vérité est qu’à aucune époque de ma vie, je n’ai été homme à me croire souillé par le contact ou par l’approche d’un être ayant forme humaine ; au contraire, dès ma première jeunesse, j’étais fier de converser familièrement, more socratico, avec tout le monde : hommes, femmes et enfants que je pouvais rencontrer ; habitude nécessaire pour la connaissance du cœur humain, la bonté propre et la franchise qui doivent honorer un philosophe. Car il ne regarde pas avec les yeux de ces âmes bornées qui s’appellent des gens du monde, et qui sont pleines de préjugés absurdes, dont le plus petit se rapporte à l’égoïsme le plus parfait. L’homme instruit et l’homme du peuple, le coupable et l’innocent, il doit tout connaître.