Il avait un dos grand comme la plaine de Salisbury.
Il persista donc à vouloir emporter seul le paquet fatal, tandis que je prêtais l’oreille aux moindres craquements de la cloison. Pendant quelque temps, je l’entendis descendre d’un pied ferme et léger ; mais, hélas ! comme il franchissait le pas dangereux, il glissa, et le terrible fardeau, quittant l’épaule du porteur, continua sa route, si bien que gagnant de la force à chaque marche, il arriva ou plutôt se lança avec un bruit de trente diables contre la porte de l’Archididascalus. Ma première idée fut que tout était perdu ; et ma seule chance de salut était dans le sacrifice de mon bagage. Cependant la réflexion me fit attendre l’issue de l’aventure. Le groom était plus qu’alarmé, autant pour moi que pour lui ; mais, en dépit de sa frayeur, le contre-temps redouté avait si irrésistiblement excité sa gaieté bruyante, qu’il se perdait dans un long et éclatant témoignage de sa joie, capable d’éveiller les sept dormeurs. Moi, en l’entendant, je ne pus m’empêcher de l’imiter. Nous attendions dans cette posture que D… sortît de sa chambre : car ordinairement une souris qui remuait le faisait jeter à bas de son lit. Je ne puis comprendre ce qui l’y fit rester alors. D… avait une infirmité qui, le tenant souvent éveillé, rendait probablement son sommeil plus profond. Reprenant toutefois courage, le groom arriva en bas sans autre accident ; je restai immobile jusqu’au moment où je vis mon coffre en route vers la voiture. Alors « que la Providence m’accompagne ! » Je partis à pied, emportant un petit paquet sous un bras, et, sous l’autre, un volume in-12 qui contenait environ huit pièces d’Euripide.
Mon intention avait été d’abord de gagner le Westmorland, et deux motifs m’y portaient : l’amour que j’ai pour ce pays, puis quelques raisons particulières à moi. Un accident pourtant me fit changer de direction et je tournai vers le pays de Galles.
Après avoir erré quelque temps dans le Denbighshire, le Merionethshire et le Caernarvonshire, je pris un logement dans une petite maison bien propre, à B… J’y serais resté longtemps, car la vie y est très facile. Mais le hasard en décida autrement ; mon hôtesse avait été la servante, ou la femme, ou la nourrice d’une Dame appartenant à la famille de l’évêque de …, et il n’y avait pas longtemps qu’elle s’était mariée et établie (comme disent les gens du peuple). Dans une petite ville comme B…, il suffisait d’avoir vécu dans la famille d’un évêque pour occuper un certain rang. Et ma bonne hôtesse avait plutôt trop que trop peu d’amour-propre à cet égard. Ce que mylord disait et ce que mylord faisait, son importance au parlement, son influence à Oxford ; c’était toute la conversation de tous les jours. Je supportais cela très bien, car je suis d’un trop heureux naturel pour jamais rire au nez de personne, et je prenais en patience le bavardage de la digne femme. Pourtant elle dut s’apercevoir infailliblement que je ne partageais que modérément son enthousiasme ; et ce fut peut-être pour se venger de mon indifférence, peut-être par naïveté, qu’elle me répéta un jour une conversation où j’étais pour quelque chose. Elle avait été à l’Évêché présenter ses respects à la famille de son ancienne maîtresse, et, après dîner, on l’avait admise dans la salle à manger. En faisant l’histoire de son économie domestique, elle vint à dire qu’elle avait loué ses appartements ; là-dessus le bon évêque prit soin de lui conseiller de bien choisir ses hôtes, — car, dit-il, vous devez vous rappeler, Betty, que vous êtes sur la route de la capitale, et qu’ainsi une multitude de banqueroutiers irlandais se sauvant en Angleterre, ou de banqueroutiers anglais se sauvant en Irlande, doivent passer par ce chemin. L’avis sans doute était raisonnable, mais elle pouvait se contenter d’en faire le sujet de ses méditations privées sans me mettre dans sa confidence. Ce qui suivait ne valait pas autant : — Oh ! mylord ! répliqua mon hôtesse (ceci venait après d’autres détails), je ne pense pas réellement que ce jeune homme soit un banqueroutier, parce que… — Vous ne me croyez pas un banqueroutier ? dis-je en l’interrompant avec indignation : je vous épargnerai dorénavant la peine de faire de telles réflexions ! et sans retard je me disposai à partir. La bonne dame paraissait prête à s’excuser de son mieux ; mais une expression énergique de dédain et de dignité, que j’ai peur d’avoir appliquée au savant ecclésiastique lui-même, fit naître à son tour son indignation, en sorte que toute paix devint impossible. J’étais vraiment fort en colère de ce que cet évêque avait fait naître des doutes sur ma probité, quoique d’une manière bien indirecte, et j’eus l’idée de lui dire ma façon de penser à cet égard en grec, ce qui en même temps l’aurait peut-être forcé de répondre dans la même langue, auquel cas il devait paraître aux yeux de tout le monde que j’étais un meilleur helléniste. Des réflexions plus sages m’ôtèrent toutefois cette puérile envie : je pensai que l’évêque avait le droit de conseiller une vieille servante, qu’il ne m’avait nullement désigné, et que la même légèreté d’esprit qui avait fait répéter à miss Betty les discours de sa révérence, avait fort bien pu leur prêter un sens trop conforme aux sentiments de l’interprète.
Je quittai la maison dans l’heure même, et cela fut très malheureux pour moi, attendu que, courant d’auberge en auberge, je me fus bientôt débarrassé du peu d’argent qui me restait ; enfin je me trouvai réduit au régime le plus sobre qui se puisse imaginer, c’est-à-dire à un repas par jour ; et quel repas ! Cependant l’appétit qu’à mon âge devaient exciter un exercice violent et l’air vif des montagnes, me causait d’étranges douleurs, car je ne prenais qu’un peu de café ou de thé. Il fallut même bientôt m’en priver, et tout le temps que je demeurai dans le pays de Galles, je vécus de fruits de buissons, de pommes, ou de ce que je pouvais gagner de temps en temps, lorsque je trouvais l’occasion de me rendre utile. J’écrivais quelquefois des lettres pour des fermiers qui avaient des relations à Liverpool ou à Londres ; plus souvent des lettres d’amour pour des jeunes filles de Shrewsbury ou d’autres villes environnantes. J’étais alors reçu avec une grande joie et traité généralement avec hospitalité.
Une fois, surtout, près du village de Llan-y-Styndw (ou un nom à peu près pareil), dans une partie peu habitée du Merionethshire, je restai trois ou quatre jours dans une maison où des jeunes gens m’accueillirent avec tant de bienveillance, que j’en ai conservé un souvenir ineffaçable. Cette famille consistait en quatre sœurs et trois frères, tous d’un âge raisonnable, et tous remarquables par l’élégance et la délicatesse de leurs manières. Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré tant de beauté réunie à un cœur si compatissant et si bon, excepté peut-être une ou deux fois dans le Westmorland et le Devonshire. Ils parlaient tous anglais ; et c’est une chose qu’on trouve difficilement dans une famille si nombreuse, surtout dans les villages éloignés de la grande route.
J’écrivis, à mon entrée chez eux, une lettre d’affaires, pour un des jeunes gens qui traitait avec un militaire anglais ; et, plus en secret, deux lettres d’amour pour deux des sœurs. Ces jeunes filles étaient plus intéressantes qu’on ne peut dire, et très aimables. Au milieu de leur confusion et de leur rougeur, tandis qu’elles me dictaient, ou plutôt qu’elles me donnaient des instructions générales, je n’eus pas besoin de beaucoup de pénétration pour sentir qu’elles voulaient des lettres aussi tendres que possible, sans pourtant blesser la délicatesse de l’orgueil féminin. Je parvins à si bien modérer mes expressions, que l’un et l’autre de ces deux sentiments se trouva observé, et elles furent si contentes de la manière dont j’exprimais leur pensée, que (dans leur simplicité) elles s’étonnèrent d’avoir été si vite devinées.
La réception qu’on éprouve de la part des femmes dans une famille, détermine généralement celle qu’on doit attendre de la famille entière. J’avais rempli mes fonctions de secrétaire-interprète à la satisfaction générale (peut-être aussi les amusais-je par ma conversation) ; enfin, je fus pressé de rester, avec une cordialité à laquelle je ne pus résister bien fort. Je couchais avec les frères, la seule chambre vacante étant dans l’appartement des jeunes femmes ; mais du reste j’étais traité comme on ne doit pas avoir la prétention de l’être, avec une bourse aussi légère que la mienne, comme si ma science eût suffi pour me faire croire « de bonne famille. » C’est ainsi que je vécus trois jours et une partie du quatrième : et les marques d’amitié dont ils me comblaient, me prouvent qu’ils m’auraient gardé jusqu’à présent si leur volonté avait suffi pour cela. Mais, le dernier jour, je m’aperçus à déjeuner qu’ils voulaient me dire quelque chose qui les embarrassait ; et, en effet, l’un des jeunes gens m’expliqua que leurs parents étaient partis, la veille de mon arrivée, pour une assemblée annuelle de méthodistes qui se tenait à Caernarvon, et qu’ils devaient revenir le jour même ; et s’ils n’étaient pas aussi polis qu’ils devaient l’être, ils me demandaient au nom de tous de ne pas m’en offenser.
Les parents revinrent avec des visages grognons, et « dym sassenach » (il n’est pas anglais) fut tout ce que je pus obtenir pour réponse à mes politesses. Je vis de quoi il s’agissait ; et prenant congé de mes jeunes hôtes, je continuai ma route ; car, bien qu’ils plaidassent auprès de leurs parents avec zèle en ma faveur, et qu’ils voulussent auprès de moi excuser leurs parents eux-mêmes, en me disant que « c’était leur manière », je compris aisément que mon talent pour les lettres d’amour ne me réussirait pas beaucoup mieux auprès de deux braves sexagénaires, de plus méthodistes, que mes saphiques ou mes alcaïques grecs ; et ce qui avait été de l’hospitalité, lorsque je devais tout à l’aimable courtoisie de mes jeunes amis, devenait de la charité avec la rude allure de ces vieilles têtes. Certes, M. Shelley a raison dans ses réflexions sur la vieillesse ; à moins qu’elle ne soit puissamment contrebalancée par des agents de nature contraire, son souffle stérile corrompt et dessèche misérablement tout noble élan du cœur humain.
J’eus presque aussitôt, par des moyens qui sont indifférents au lecteur, l’occasion d’aller à Londres. Et alors commença la dernière et la plus triste période de mes longues souffrances, que je pourrais appeler mon agonie.