C’est une juste remarque du docteur Johnson (et même, ce qu’on ne peut pas dire de toutes ses remarques, c’en est une prise dans le cœur humain), que nous ne pouvons, en conscience, faire pour la dernière fois, sans quelque souci, une chose que nous sommes habitués à faire tous les jours. Je sentis profondément cette vérité, lorsque j’en vins à quitter un endroit que je n’aimais pas, et où je n’avais jamais été heureux.
Le soir qui précéda ma fuite, lorsque dans la vieille et sombre salle j’entendis pour la dernière fois la prière du soir, et que l’appel étant fait, mon nom sortit le premier comme d’habitude, je m’avançai, et passant devant le maître qui se tenait debout, je le saluai et regardai attentivement en face. — « Il est vieux et infirme, pensais-je, je ne le reverrai plus en ce monde. » J’avais raison ; je ne l’ai jamais revu, ni ne le verrai jamais. Il me regarda d’un air bienveillant, sourit, me rendit mon salut (ou plutôt mon adieu), et nous nous séparâmes pour toujours. Je ne pouvais l’aimer intellectuellement ; mais il avait toujours été bon pour moi ; il m’avait traité avec une grande indulgence, et l’idée qu’il serait mortifié de ma fuite me fit de la peine.
Vint enfin le jour qui devait signaler mon entrée dans le monde, et qui a tant influé sur ma vie entière. Je logeais dans le corps de logis du maître, et l’on m’avait accordé une chambre particulière, qui me servait de dortoir et de salle d’étude. A trois heures et demie du matin, je me levai, et regardai avec émotion les tours « dorées par le jour naissant » qui commençaient à témoigner la présence du plus ardent soleil de juillet. Je demeurai ferme dans ma résolution, mais comme agité par la crainte d’un danger inconnu ; et, certes, si j’avais vu l’orage prêt à crouler sur ma tête, j’aurais été plus agité encore. Pourtant, le paisible et profond repos dont j’étais entouré dissipa, en quelque sorte, cette vague inquiétude. Le silence du matin est plus profond que celui de minuit, et pour moi le silence d’une matinée d’été est plus touchant que tout autre silence, car la lumière étant vive et pure, il ne diffère alors du jour que par l’absence de l’homme ; ainsi la paix de la nature reste et s’étend sur tous les êtres, jusqu’au moment où l’homme, avec son esprit mobile et impatient, en vient troubler la sainteté ! Je m’habillai, pris mon chapeau et mes gants. Depuis un an et demi, cette chambre avait été « la citadelle de mes pensées ; » j’en pouvais dire comme André Chénier[3] :
Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.
[3] Cette citation n’est pas dans les éditions anglaises que nous avons eues sous les yeux. C’est sans doute Musset qui intervient. (A. H.)
Et quoiqu’il fût vrai que dans les derniers temps, moi qui suis né pour aimer et être heureux, je fusse devenu sombre et morose durant ma fièvre de détention, cependant, d’un autre côté, en ma qualité d’amateur de la science et des plaisirs de l’esprit, je ne pouvais pas avoir été privé de toute espèce de jouissances au milieu de ma tristesse habituelle. Je pleurai en regardant ma chaise, mon écritoire et mes livres. Maintenant que j’écris ceci, il y a dix-huit ans entre moi et ce souvenir ; cependant, en ce moment même, je vois, aussi distinctement que si cela s’était passé hier, les traits et l’impression du dernier objet qui eut mon dernier regard. C’était un portrait de la belle… qui pendait sur la cheminée ; sa bouche et ses yeux étaient si divins, et tout son air si plein de bienveillance et de grâce, et en même temps de tranquillité plus qu’humaine, que cent fois j’avais laissé tomber ma plume ou mon livre pour puiser un peu de joie dans cette contemplation céleste, comme un dévot aux pieds de sa madone !
Tandis que je regardais, quatre heures sonnèrent. Je courus au tableau, je l’embrassai, et sortis doucement…
Les ris et les pleurs se confondent si bien dans la vie, que je ne puis m’empêcher de rapporter un incident qui pensa faire échouer mon projet, et dont pourtant je souris encore. J’avais un paquet très lourd ; car, outre mes habits, il contenait presque toute ma bibliothèque. La difficulté était de le transporter à une voiture ; ma chambre, d’autre part, était perdue dans les airs, et pour comble de malheur, on ne pouvait sortir du palier qu’en traversant la galerie où venait aboutir la chambre du supérieur. J’étais l’enfant gâté de la maison ; sachant bien que je ne serais pas trahi, j’avais mis dans ma confidence un des grooms du maître. Il arriva donc, ayant juré d’être discret, et se chargea de mon coffre. J’avais peur qu’il ne fût trop lourd, quoique j’eusse affaire à un homme
Aux épaules d’Atlas, capable de tenir
Le poids des plus larges royaumes.