[2] Gardé, dis-je. Car un homme célèbre de ces temps-ci est allé beaucoup plus loin que moi, si l’on dit vrai.

Pour le crime, j’en repousse donc l’idée ; et quand elle serait juste, il serait possible qu’on me la pardonnât, en considération des services que je veux rendre à la classe entière des mangeurs d’opium. Mais où sont-ils ? Lecteur, j’en suis fâché, mais ils sont en grand nombre. Je m’en suis convaincu, il y a quelques années, en calculant combien de gens alors, dans une petite classe de la société (celle des hommes distingués par leurs talents ou par les postes éminents qu’ils occupent), pouvaient être comptés parmi les mangeurs d’opium. Ainsi, par exemple, l’éloquent M…, le dernier comte de… lord…, M… le philosophe, un des derniers sous-secrétaires d’État (qui me raconta quelle sensation il avait éprouvée le premier jour qu’il en prit, dans les mêmes termes que le comte de…, savoir « qu’il lui semblait que des rats lui rongeaient l’estomac ») ; M…, et plusieurs autres aussi connus, qu’il serait trop long de nommer. Maintenant, si une classe si limitée peut fournir tant d’exemples (et cela sur l’enquête d’un seul observateur), n’en doit-on pas inférer que l’entière population de l’Angleterre en donnerait en nombre proportionnel ? J’en doutai cependant, jusqu’à ce que des faits venus à ma connaissance m’eussent confirmé dans cette conclusion. J’en rapporterai deux : 1o trois respectables pharmaciens de Londres, dans différents quartiers de la ville, me dirent, en me vendant quelques grains d’opium, que la quantité des mangeurs d’opium était immense, et que la difficulté de distinguer les personnes à qui l’usage avait rendu ce poison nécessaire, de celles qui en achetaient dans un dessein sinistre, leur attirait chaque jour des reproches. Voici pour Londres ; 2o quelques années après, passant à Manchester, plusieurs entrepreneurs de manufactures de coton m’assurèrent que l’habitude de prendre de l’opium s’introduisait parmi les ouvriers ; tellement qu’un samedi, dans l’après-midi, les comptoirs des pharmaciens étaient couverts de petits paquets d’un ou deux grains d’opium, préparés d’avance pour le soir. La cause de cette mode était la modicité des prix de journées qui les privait alors des moyens de se procurer de l’ale et des liqueurs spiritueuses ; la hausse aurait donc pu la faire cesser. Mais, comme je ne puis croire qu’un homme ayant connu de pareilles jouissances, puisse revenir ensuite au premier usage de l’alcool, je tiens pour certain :

Qu’on peut le prendre avant de le connaître.

Mais non le quitter l’ayant pris.

Sérieusement, le pouvoir de l’opium a été admis par les médecins mêmes qui sont ses ennemis nés ; ainsi, par exemple, Awsiter, apothicaire de l’hôpital Greenwich, dans les Essais sur les effets de l’opium (publiés en l’an 1763), essayant de trouver pourquoi Mead avait trop peu expliqué la nature et les propriétés de ce poison, s’exprime ainsi mystérieusement (φωναντα συνετοισι) : « Peut-être a-t-il trouvé le sujet trop délicat pour être communiqué au public, et comme beaucoup de gens pouvaient en user sans discernement, la crainte qu’il fallait en inspirer a pu détourner les gens sages d’en faire l’expérience ; il y a dans l’opium des propriétés qui, si elles étaient connues, en rendraient l’usage plus commun chez nous que chez les Turcs eux-mêmes ; » et ce résultat, dit-il, prouverait une misère générale. Je ne suis pas d’accord sur la conclusion ; mais j’en parlerai à la fin de mes confessions, où je compte offrir au lecteur la morale de cet ouvrage.

L’ANGLAIS
Mangeur d’Opium

PREMIÈRE PARTIE

J’avais sept ans lorsque mon père mourut, me confiant aux soins de quatre tuteurs. Je fus envoyé à plusieurs écoles, grandes et petites ; on m’y distingua surtout pour mes progrès dans la langue grecque. A treize ans, je l’écrivais avec facilité, et à quinze, non-seulement je composais des vers grecs, en mètre lyrique, mais je le parlais aisément, perfection à laquelle aucun écolier n’était parvenu de mon temps, et que je devais à mon habitude de lire tous les jours les gazettes en grec aussi bon que possible, ex tempore : car la nécessité d’exercer ma mémoire, et mon imagination à trouver toutes les combinaisons des périphrases équivalentes aux idées modernes, aux récits des choses nouvelles, etc., me donna un tact et une mesure que la traduction de tous les essais moraux ou autres ne m’aurait jamais fait obtenir. « Ce garçon-là, dit un de mes maîtres à un étranger qui visitait la pension, est en état de haranguer un auditoire en grec, mieux que vous ou moi ne pourrions le faire en anglais. » Celui qui parlait ainsi était un savant et « un bon classique, » et de tous mes instituteurs le seul pour qui j’eusse quelque affection et quelque respect. Malheureusement pour moi (et, comme je le sus plus tard, à la grande indignation de cet honnête homme), je fus enlevé à ses soins pour être transmis à la garde, d’abord d’un imbécile poursuivi perpétuellement d’une frayeur, panique que lui causait son ignorance mal déguisée ; et, enfin, d’un vénérable professeur qui dirigeait un grand et ancien collége. C’était un homme bien strict et bien exact, mais (comme la plupart des professeurs du collége d’Oxford) rude et mal-plaisant. Misérable contraste avec l’élégance étonienne de mon maître favori ! De plus, il ne pouvait cacher à nos observations quotidiennes la pauvreté et la maigreur de son intelligence. C’est une triste chose pour un enfant que de se sentir au-dessus de ses instituteurs, soit en science, soit en facultés. Je n’étais pourtant pas seul dans ce cas-là, car deux de mes compagnons d’étude étaient meilleurs hellénistes que le supérieur, quoique non moins inhabiles à sacrifier aux grâces. Lorsque j’y entrai, je me souviens que nous lûmes Sophocle, et c’était un continuel triomphe pour le savant triumvirat, de voir notre « Archididascalus » (comme il aimait à être appelé), apprenant notre leçon avant de nous l’expliquer, et prenant une marche régulière pour sauter à pieds joints, au moyen de la grammaire et du lexicon, par-dessus les chœurs trop difficiles. Comme nous ne voulions jamais ouvrir nos livres avant qu’il eût fini son exercice préparatoire, nous passions ordinairement le temps à faire des épigrammes sur sa perruque, ou quelque autre chose d’une égale importance. Mes deux compagnons étaient pauvres et attendaient tout de l’Université, sur la recommandation du maître ; mais moi, qui possédais un petit patrimoine suffisant pour mon entretien au collége, je n’avais qu’une idée, c’était d’en sortir. Je m’épuisai en vaines demandes et rapports inutiles auprès de mes tuteurs. L’un d’eux, le plus raisonnable et le plus instruit, demeurait loin ; deux autres avaient laissé leur autorité au quatrième, avec qui j’avais à négocier : digne homme, mais hautain, obstiné et impatient. Après un certain nombre de lettres et d’entrevues, trouvant mon ennemi incorrigible, et même exigeant, je résolus de prendre d’autres mesures.

L’été arrivait alors à grands pas, et j’entrais dans ma dix-septième année, année après laquelle je m’étais fait à moi-même le serment de ne plus être compté parmi les écoliers. L’argent étant ce dont j’avais surtout besoin, j’écrivis à une dame de haut rang qui, bien que très-jeune, m’avait vu très-petit, et m’avait dernièrement traité avec une grande distinction. Je lui demandai qu’elle me prêtât cinq guinées. La réponse se fit attendre une semaine. Je perdais enfin l’espérance, lorsqu’un domestique vint m’apporter une lettre avec une couronne sur le cachet. L’épître était douce et aimable ; ma belle correspondante était aux eaux, et c’était là le motif du retard qui m’avait tant inquiété ; du reste, je trouvai le double de ce que je demandais, et mon heureux caractère me suggéra aussitôt cette idée que, si je ne le lui rendais jamais, elle n’en serait pas plus pauvre.

Tout, maintenant, était prêt pour mon escapade ; dix guinées à ajouter à deux (ou environ) qui me restaient de mon argent, me semblaient un trésor à n’en jamais finir ; c’est à cet âge heureux, si le pouvoir de créer appartient à l’homme, que l’esprit de plaisir et d’espérance doit le rendre infini !