Nous le répétons : l’Anglais mangeur d’opium est d’une importance capitale dans la vie de Musset : il en éclaire certains recoins, comme par un rayon de lanterne sourde. Il dénonce toute une éducation de spleenique ; il explique les stupéfiants mélanges de houblon et de rhum du café d’Orsay, cette furia britannique au plaisir, et cet humour dans ses amours, quand

Enveloppant Paris dans la brume de Londres,

il allait nuitamment frapper au heurtoir des bouges.

Il explique aussi, par contre-coup, les revirements moraux de celui qui s’offrit le luxe d’étonner Dieu par des invocations célestes, et qui dut lui causer la surprise que lord Seymour causerait à Saint-Pierre en demandant les clefs du paradis à ce frère tourier des étoiles.

Arthur Heulhard.

Au lecteur,

Je vous offre, lecteur bénévole, l’histoire d’une époque remarquable de ma vie ; si vous n’y trouvez l’agréable, soyez sûr d’y trouver l’utile : c’est dans cette espérance que j’écris, et ce sera mon excuse si je parais soulever trop hardiment ce voile de pudeur ou de pitié dont se couvrent avec tant de soin l’infirmité et l’erreur. Rien, en effet, n’est plus révoltant pour la délicatesse anglaise que le spectacle d’un être souffrant. L’esprit a ses plaies et ses blessures aussi cruelles et souvent plus horribles que celles du corps. Tels seront peut-être les tristes objets qu’il vous faudra voir dans ces confessions extra-judiciaires. Et cependant, si nous eussions voulu nous mettre en sympathie avec la société décente, où chacun sait tenir son quant-à-soi, n’avions-nous pas pour point de mire la littérature française, ou cette partie de la littérature allemande empreinte encore de la faiblesse et de l’exquise sensibilité des Français ? Cela, je le sens si bien et si fort, que j’ai longtemps hésité à laisser mon livre ou une partie de mon livre, m’exposer nu aux yeux de tout le monde ; et ce n’est qu’après avoir mûrement réfléchi à toutes les raisons pour ou contre, que je me suis décidé à me confesser avant ma mort ; car alors, pour plusieurs motifs, tout doit être connu.

Le crime ou la misère s’écartent du grand jour : ce qu’ils doivent aimer, c’est la solitude ; jusque dans le commun cimetière, la mort va les reléguer à la dernière place, et leur refuse le titre de frère dans la grande famille des hommes.

Mais, puisque ces confessions ne sont pas des révélations de crimes, et que, d’ailleurs, même dans cette hypothèse, il peut en résulter quelque bien pour autrui, j’ai dû faire violence à ces sentiments reçus, et compenser l’exception à la règle par l’utilité d’une expérience, que le lecteur peut acheter à si bon marché. L’infirmité et la misère, d’ailleurs, ne sont pas toujours crime ; ils forment ou subissent cette triste alliance en proportion des motifs et des vues du coupable, et des palliatifs connus ou secrets en proportion des tentations plus ou moins puissantes et de la résistance plus ou moins heureuse dans ses efforts[1]. Pour ma part, sans offenser la vérité ou la modestie, je puis dire que ma vie a été entièrement celle d’un philosophe. Dès ma naissance, pendant mes jours d’écolier, les plaisirs que j’ai poursuivis étaient intellectuels ; si les plaisirs de l’opium sont sensuels, et si je dois avouer que je les ai recherchés jusqu’à un excès dont on n’avait point gardé d’exemple[2], il n’en est pas moins vrai que j’ai lutté avec un zèle religieux contre cette entraînante passion, et que j’ai fait ce que nul autre n’avait fait. J’ai brisé, presque jusqu’au bout, la chaîne maudite qui m’entourait. Une telle conquête doit faire oublier une telle faiblesse ; ajoutez encore que le triomphe est toujours inattaquable, tandis que l’on peut excuser la défaite, selon qu’elle est la consolation d’une peine ou la recherche d’un plaisir.

[1] Phrase peu compréhensible (A. H.)