J’ouvris. Le marquis de C… entra.

— Mort et damnation ! s’écria-t-il.

— Monsieur, lui dis-je d’un grand sang-froid, voulez-vous que nous passions chez moi pour prendre des épées ? — Me battre pour une fille ! dit-il. Mais qui se fait son champion ? Quelque misérable, digne de ses bonnes grâces. — (J’avoue qu’ici mon sang-froid se démentit.) Je lui donnai un soufflet. — Un valet ! s’écria-t-il, un misérable ! — Monsieur, répliquai-je, venez avec moi, si vous n’êtes pas un lâche ? Il me prit au collet. — Oui, dit-il, je vous suis ; venez avec moi. Puis il s’arrêta tout à coup : — Non, non, restons dans cette chambre. Pourquoi sortir ? Il alla à une petite armoire qui était dans le mur au fond de la chambre, et en tira deux épées et des pistolets. — Ceci fait moins de bruit, lui dis-je en prenant une épée. Nous ôtâmes nos habits.


J’ai déjà dit que la chambre était petite. Nous n’avions pour nous battre que l’espace du lit à la cheminée, et il était presque impossible de reculer. Anna était trop faible pour crier. Je la pris et l’assis sur le sopha qui était derrière moi. Lord C… ne disait plus rien ; il avait repris son air impassible, et essayait la pointe de son épée sur le tapis.


Nous commençâmes à nous battre. A la première attaque, je reçus un coup d’épée dans l’épaule gauche, et je fus forcé de m’appuyer sur le sopha. J’y portai la main ; ne voyant pas de sang, je me remis en garde, quoique sentant une douleur froide et cuisante. Lord C… parait tous mes coups avec une tranquillité et une adresse qui m’inspirèrent de la rage. Je criais et je tournais autour de lui. Il demeurait ferme ; mais, me voyant faire une faute, tout à coup ses yeux s’animèrent ; il fondit sur moi de toutes ses forces. Il était grand, je parai le coup en levant son épée, qui perça le rideau. Alors reprenant tout mon avantage, je l’atteignis au-dessous du bras, et l’étendis sur la place.

Sans dire un seul mot, et comme si je venais de faire la chose la plus simple du monde, je pris Anna dans mes bras. Le marquis, nous voyant sortir, jura et se débattit. Nous descendîmes. Trouvant une voiture de place sur mon passage, je la mis dedans, et nous gagnâmes promptement la rue de…, où je logeais. En deux heures de temps nous eûmes des chevaux de poste ; j’envoyai un chirurgien au marquis, et nous partîmes.

Ce fut alors seulement que je pus réfléchir à l’action que je venais de commettre ; en même temps à ma blessure, qui, commençant à saigner beaucoup, m’affaiblissait. Nous nous arrêtâmes au premier relais, où je me fis panser (je n’étais pourtant pas blessé grièvement), en sorte que nous arrivâmes jusqu’ici sans accident.