Heureuse ou malheureuse, telle fut l’issue de cette affaire. Et pendant longtemps une tristesse mortelle, avec des irritations d’estomac, me tourmentèrent dans ma retraite. Mais Électre veillait auprès d’Oreste, pour écarter de sa couche les songes funèbres et les apparitions. Toi, la compagne de mes dernières années, tu étais mon Électre ! tu pleurais avec moi, afin de me faire oublier mes pleurs ; mes lèvres brûlantes se rafraîchissaient à ton haleine douce et pure ; non, jamais, lorsque ton âme était triste de mes plus noirs chagrins, lorsque mes fantômes t’épouvantaient toi-même dans la nuit, jamais alors il ne t’échappa une plainte ou un murmure ; ton sourire d’ange restait sur ta bouche, comme sur celle de la bienveillante Électre. Car, elle aussi, quoiqu’elle fût la fille du pasteur des peuples[10] elle pleurait quelquefois, et cachait son visage[11] dans sa robe.
[10] Ἄναξ ανδρῶν Ἀγαμεμνῶν.
[11] Ὄμμα θείσ’ εἴσω πέπλων.
Mais ces temps de douleur sont passés ; et tu nous liras cette page si terrible de notre histoire comme la légende d’un drame hideux qui ne reviendra jamais.
Qu’on se figure une chaumière, au fond d’une vallée, à dix-huit milles de la ville la plus prochaine ; la vallée n’étant pas bien grande, deux milles de long sur un demi de large ; des montagnes, mais de véritables montagnes, de trois ou quatre mille pieds de haut ; et une chaumière, mais une véritable chaumière, non pas (comme l’a dit un spirituel auteur) avec remises et écuries ; mais une petite maison blanche, toute couverte de feuilles et de fleurs ; et les roses de mai commençant à l’entourer d’un berceau que les jasmins finissent. Que ce ne soit pourtant ni le printemps, ni l’été ni l’automne, mais l’hiver dans sa plus grande rigueur. C’est un point très important pour qui sait être heureux. Je suis surpris de voir tant de gens se féliciter de la fin de l’hiver, ou, s’il vient, de ce qu’il ne s’annonce pas bien tristement. Pour moi, au contraire, je demande au bon Dieu, chaque année, autant de neige, de grêle, de glaces, de tempêtes que la terre peut en porter et que les cieux en peuvent fournir. Et qui n’a goûté les divins plaisirs d’un coin de feu d’hiver ! Des lumières à quatre heures, les pieds bien chauds, du thé, une jolie main pour le verser, les portes et les fenêtres bien fermées et les rideaux lourds tombant jusqu’à terre, tandis que le vent et la pluie font rage sur les carreaux et sur les toits.
En novembre il fait froid ; et mieux vaut un asile
Que le toit d’un ciel noir par d’humides sentiers.