Donnez-moi un hiver de Russie pour mon argent ; hiver charmant, où l’on dispute ses oreilles au vent de bise ! Mais ici il me faudrait un peintre pour me représenter une petite chambre de dix-sept pieds sur douze, et qui n’a que sept pieds et demi de haut. Ma famille lui avait donné le titre ambitieux de cabinet de travail. Mais je l’appelle prosaïquement ma bibliothèque : car je ne suis plus riche que mes voisins, qu’en livres. J’en ai environ cinq mille, que j’ai peu à peu rassemblés depuis ma dix-huitième année. Ainsi donc que l’artiste en mette le plus qu’il pourra dans la chambre. Peignez-moi aussi, monsieur, un bon feu ; et auprès de ce feu une table à thé ; et comme il est clair que nous n’aimons pas beaucoup les tiers, ne mettez que deux tasses sur cette table ; et si vous pouvez me représenter une chose aussi rare, peignez-moi une théière éternelle. Éternelle à parte post et à parte ante ; car, à l’ordinaire, je prends du thé depuis huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin. Et comme il est ridicule de faire du thé pour un, faites-moi, je vous prie, une jeune et jolie femme, assise à côté de moi. Mettez-lui des bras comme ceux d’Aurore, une bouche comme celle d’Hébé. Mais non, mon cher Monsieur, faites-moi un mangeur d’opium avec sa petite soucoupe d’or devant lui. Ceci vaut mieux que toutes les tasses de thé du monde.
A propos d’opium, il faut que je vous conte un petit incident qui ne laissa pas que d’influer beaucoup sur les rêves que j’ai à vous décrire. Un jour, un Malais frappa à ma porte. Quelle affaire amenait un Malais dans les montagnes de l’Angleterre ? je n’en puis rien vous dire ; mais peut-être allait-il à un port de mer qui est à quarante milles de ma maison.
La servante qui lui ouvrit était une jeune fille née et élevée dans les montagnes, qui n’avait jamais vu le turban d’un Asiatique ; il lui fit donc une grande peur ; et, comme il ne se trouva pas beaucoup plus familiarisé avec le costume anglais qu’elle ne l’était avec le sien, ils restèrent tous deux sans dire mot. Dans cet embarras, la jeune fille, me croyant sans doute plus qu’érudit dans tous les langages de la terre (si je ne l’étais pas même dans quelques-uns de ceux de la lune), vint me chercher et me fit entendre qu’une espèce de démon me demandait. Je ne descendis pas aussitôt ; mais quand je descendis, je trouvai l’étranger dans la cuisine. — Son turban de lin blanc posé sur le tapis, il s’était placé plus près de la jeune fille qu’elle ne semblait le vouloir elle-même : en sorte que sa frayeur contrastait singulièrement avec cette expression de hardiesse qu’ont toutes les jeunes filles des montagnes. Rien n’était si beau à la fois et si bizarre, que la finesse et la blancheur de son visage, auprès des traits basanés et de la barbe noire de l’homme aux grosses lèvres et aux yeux ardents. Il y avait un petit garçon du voisinage, à moitié effrayé, à moitié content, qui le regardait en face, en s’accrochant d’une main au tablier de la jeune fille. Je ne suis pas bien fort sur les langues orientales, car je ne sais du turc que le mot Madjoon (opium), que j’ai lu dans Anastase ; et, comme je n’avais ni un dictionnaire malais, ni même un Mithridates d’Adelung, qui pût m’aider pour quelques mots, je lui dis quelques lignes de l’Iliade, pensant que de toutes les langues que je savais, le grec était celle qui se rapprochait le plus de celle de mon hôte ; il me salua de la manière la plus polie et me répondit en une langue qui était sans doute du malais. C’est ainsi que je sauvai ma réputation aux yeux des voisins, car le Malais était incapable de trahir mon secret. Il s’assit par terre environ une heure et continua sa route. A son départ, je lui présentai un morceau d’opium. Je pensais qu’en sa qualité d’Asiatique, l’opium devait lui être connu : l’expression de sa physionomie suffit pour m’en convaincre. Cependant j’avoue que je tombai de mon haut en le voyant porter sa main à ses lèvres et avaler le tout en trois bouchées. Il y en avait assez pour tuer trois cuirassiers et leurs chevaux ; et je fus d’abord effrayé ; mais que faire ? Je lui avais donné cet opium en pensant qu’il avait peut-être traversé à pied les provinces et la ville, et que, depuis trois semaines, il n’avait pas échangé une pensée avec une créature humaine. Il s’en alla ; et, comme je n’entendis point dire qu’on l’eût trouvé mort nulle part, j’en concluai qu’il avait l’habitude de prendre de l’opium.
J’ai fait cette digression, parce qu’elle était nécessaire pour l’intelligence de certaine partie de mon récit ; mais je m’empresse de revenir à mon texte, et de dire ce que j’ai encore à raconter.
QUATRIÈME PARTIE
« Comme lorsque quelque grand peintre trempe son pinceau dans des sombres couleurs du tremblement de terre et de l’éclipse. »
Shelleys, Révolte d’Islam.
Lecteur, qui m’avez accompagné jusqu’ici, je réclame votre attention pour une explication en trois points.
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