Pour plusieurs raisons, je n’ai pas pu composer les notes qui ont servi à cette partie de mon récit d’une manière suivie et régulière. Je les donne donc comme je les trouve, ou comme ma mémoire peut me les rappeler : les unes sont datées, les autres ne le sont pas. Quand j’ai eu besoin de les déranger de leur ordre chronologique, je n’ai gardé aucun scrupule là-dessus ; quelquefois je parle du présent, quelquefois du temps passé.
II
Vous trouverez peut-être que je suis trop prodigue de ma propre histoire : cela doit être. Mais ma manière d’écrire est plutôt de penser tout haut, et de suivre mon envie, que de prendre garde à qui m’écoute ; et, si j’en viens à examiner si l’on peut dire telle ou telle chose, j’en viendrai bientôt à croire qu’on ne peut rien dire du tout. Je me place moi-même à quinze ou vingt ans d’ici, et je suppose que j’écris pour ceux qui prendront alors quelque intérêt à moi. Cherchant ainsi à rassembler tous les événements connus de moi seul, je travaille avec tous les efforts que je suis capable de faire à présent, attendu que je ne sais pas si je pourrai jamais retrouver le temps de les faire une autre fois.
III
Vous serez souvent prêt à me demander pourquoi je ne me débarrasse pas des horreurs de l’opium en le quittant, ou en diminuant la quantité des doses. Je vais bientôt avoir répondu. On a pu supposer que je cédais trop aisément au charme de cette passion ; on ne supposera pas que je trouve du charme dans mes propres terreurs. Que le lecteur croie donc que j’ai essayé de bien des manières, et bien souvent, à réduire la quantité. J’ajouterai que ceux qui m’ont vu souffrir de tels essais, ont été les premiers à me supplier d’y mettre fin. Mais n’aurais-je pas pu retrancher une goutte par jour, ou, en y ajoutant de l’eau, partager une goutte en deux ou trois ? Mille gouttes ainsi partagées, auraient duré près de six ans à réduire. C’est là l’erreur commune de ceux qui ne connaissent pas l’opium par eux-mêmes.
J’en appelle à ceux qui en ont fait l’expérience ; ils ont dû voir que, jusqu’à un certain point, on peut le réduire aisément et sans aucune douleur ; mais qu’ayant une fois passé outre, il ne faut plus songer à revenir. Sans doute, diront ceux qui ne savent de quoi ils parlent, vous souffrirez pendant quelques jours un abattement d’esprit, un engourdissement. Rien de tout cela. Au contraire, les esprits sont exaltés, le pouls est fort, la santé est meilleure. Ce n’est pas là qu’est la souffrance. Ceci n’a aucune ressemblance avec ce qu’on éprouve en renonçant à l’usage du vin. C’est un état d’irritation d’estomac intolérable, accompagné de respiration précipitée, et de telles douleurs qu’il serait inutile d’essayer de les décrire.
Maintenant je vais entrer in medias res, et reprendre ma narration commencée.
Mes études depuis longtemps sont interrompues. Je ne puis lire moi-même avec aucun plaisir ; il m’est difficile surtout de lire quelque temps de suite. Cependant je lis parfois tout haut pour amuser les autres, parce que la lecture est un de mes talents principaux, presque le seul que je possède. Il m’a rendu longtemps très fier, attendu qu’il est assez rare. Les acteurs sont les plus méchants lecteurs qu’on puisse voir : M… lit assez bien ; et Mrs … dont on parle tant, ne sait lire que les pièces de théâtre ; elle ne peut lire Milton d’une manière supportable. En général, ou on lit la poésie sans la comprendre, ou on dépasse les bornes du naturel. Si quelque chose m’a jamais ému dans un livre, ce sont les grandes lamentations de Samson Agonistes, ou les grandes harmonies des discours de Satan dans le Paradis recouvré, lorsque je les lisais tout haut. Une jeune dame venait quelquefois prendre le thé avec nous ; et je lisais les poëmes de M. W…th. (W…, par parenthèse, est le seul poëte que j’aie jamais vu lire bien ses propres vers ; il lit admirablement.)
Depuis près de deux ans, je crois que je n’ai lu qu’un seul livre. Les mathématiques, la philosophie, etc., me sont devenues insipides. Je leur trouve une pauvreté et une faiblesse enfantine qui m’attristent lorsque je pense qu’elles ont fait mes occupations et mes plaisirs d’autrefois. Dans l’état où je me trouve, je me suis tourné pour m’amuser vers l’économie politique. En 1819, un ami que j’ai à Edimbourg m’envoya l’ouvrage de M. Ricardo ; et je m’écriai, avant d’avoir fini le premier chapitre : C’est toi qui es l’homme ! L’admiration et la curiosité étaient des sentiments morts depuis longtemps dans mon sein, j’admirai pourtant. Ce fut là le seul livre que je pus écouter. C’est à ce sujet que je composai mes Prolégomènes à tout système futur d’économie politique. J’espère qu’on ne trouvera pas qu’ils sentent l’opium ; quoique pour bien des gens, ce soit un narcotique assez puissant.