J’avais intention de publier cet ouvrage : l’arrangement fut fait avec un imprimeur de province ; de plus un prote fut retenu pour quelques jours. Mais il me restait une préface à faire, et une dédicace que je comptais adresser à M. Ricardo. Je me trouvai totalement incapable de l’entreprendre. Les arrangements furent contremandés, le prote renvoyé, et mes « Prolégomènes » restèrent paisiblement à côté de leur frère aîné plus heureux.


J’ai ainsi décrit et raconté ma propre imbécillité, en termes qui s’appliquent, plus ou moins, à chaque partie des quatre ans durant lesquels je fus sous le pouvoir de Circé. Mais pour ce qui est de la souffrance et des maux que j’ai endurés, rien ne peut les exprimer. J’étais bien rarement capable d’écrire une lettre ; une réponse de deux mots à celles que je recevais, était tout ce que je pouvais faire ; et cela, souvent après avoir laissé ma lettre ouverte pendant des semaines ou des mois sur ma table. Sans l’assistance de M…, tout billet à faire payer ou à payer serait resté de même, et il en eût été de mon économie domestique comme de mon économie politique.


Le mangeur d’opium pourtant ne perd rien de sa sensibilité morale. Il désire, il attend, il espère aussi vivement qu’auparavant ; il sent ce qu’il doit faire ; mais ce qui est possible est au delà de ses forces, non-seulement sous le rapport de l’exécution, mais encore sous le rapport de la détermination. Il reste à souhaiter tout ce qu’il devrait faire, justement comme un homme qu’une langueur mortelle contraint à garder le lit, se sentirait l’envie de venger une injure ou un outrage fait à quelqu’un qui lui est cher. Il maudit les chaînes qui paralysent ses mouvements. Il donnerait sa vie pour se lever et marcher ; mais, aussi faible que le plus faible enfant, il ne peut même l’essayer.


Je passe maintenant à ce qui fait le sujet de ces dernières confessions, à l’histoire, au journal de ce qui occupait mes rêves, car c’était là la cause immédiate et perpétuelle de mes plus cruelles douleurs.


La première chose qui me força de remarquer en moi un changement notable, fut le retour de ces visions auxquelles l’enfance seule ou les grands états d’irritabilité sont sujets. Je ne sais si le lecteur se souvient que plusieurs enfants, peut-être tous, ont la faculté de se peindre dans l’obscurité toute sorte de fantômes. Dans les uns, ce pouvoir est simplement une affection mécanique de l’œil ; d’autres ont la volonté ou la demi-volonté d’appeler ou d’écarter ces effets singuliers ; un enfant que je questionnais là-dessus, me dit un jour : « Je puis leur dire de venir, et ils viennent ; mais ils viennent quelquefois lorsque je ne leur dis pas de venir. » Sur quoi je lui répondis qu’il avait sur les apparitions un pouvoir presque égal à celui des centurions romains sur leurs soldats. Vers le milieu de l’année 1817, je crois, cette faculté vint décidément s’attacher à moi. La nuit, lorsque j’étais éveillé dans mon lit, de longues processions passaient avec une pompe lugubre autour de moi ; je m’entendais raconter d’interminables histoires, plus tristes et plus solennelles que celles d’avant Œdipe ou Priam, avant Tyr, avant Memphis, et, dans le même temps, un changement s’opéra dans mes rêves ; un théâtre semblait tout à coup s’ouvrir et s’éclairer dans mon cerveau, et me présenter des spectacles de nuit d’une splendeur plus qu’humaine ; et les quatre faits suivants doivent être mentionnés comme remarquables.