I

Au moment où s’augmentait la faculté de créer dans mes yeux, une espèce de sympathie s’établissait entre l’état de rêve et l’état de veille où je me trouvais. Tous les objets qu’il m’arrivait d’appeler et de me retracer volontairement dans l’obscurité, étaient aussitôt transformés en apparitions ; de sorte que j’avais peur d’exercer cette faculté redoutable ; car, semblable à Midas, dont l’avarice se punissait elle-même, et qui changeait en or tout ce qui l’approchait, dès qu’une chose pouvait se présenter aux yeux, je n’avais qu’à y penser dans l’obscurité, et je la voyais paraître comme un fantôme ; et, par une conséquence apparemment inévitable, une fois ainsi tracée en couleurs imaginaires, comme un mot écrit en encre sympathique, elle arrivait jusqu’à un éclat insupportable qui me brisait le cœur.

II

Car ceci, comme tous les autres changements advenus dans mes rêves, était accompagné par une inquiétude et une mélancolie profonde, impossible à exprimer. Il me semblait chaque nuit que je descendais, non pas en métaphore, mais littéralement, dans des souterrains et des abîmes sans fond, et je me sentais descendre, sans avoir jamais l’espérance de pouvoir remonter. Même à mon réveil je ne croyais pas avoir remonté.

III

Le sentiment de l’espace, et plus tard le sentiment de la durée, étaient tous deux excessivement augmentés. Les édifices, les montagnes s’élevaient dans des proportions trop vastes pour être mesurées par le regard. La plaine s’étendait et se perdait dans l’immensité. Ceci pourtant m’effrayait moins que le prolongement du temps ; je croyais quelquefois avoir vécu soixante-dix ans ou cent ans en une nuit ; j’ai même eu un rêve de milliers d’années ; et d’autres qui passaient les bornes de tout ce dont les hommes peuvent se souvenir.

IV

Les circonstances les plus minutieuses de l’enfance, les scènes oubliées de mes premières années, revivaient souvent dans mes songes ; je n’aurais pu me les rappeler ; car, si on ne me les avait racontées le lendemain, je les aurais cherchées vainement dans ma mémoire, comme faisant partie de ma propre expérience. Mais placées devant moi comme elles étaient, dans des rêves et des apparitions, et revêtues de toutes les circonstances environnantes, je les reconnaissais sur-le-champ. Un de mes propres parents me racontait un jour que, dans son enfance, il était tombé dans une rivière, et qu’au moment où la mort allait l’atteindre, sans un secours imprévu, il avait vu en un instant sa vie entière, jusqu’aux plus petits accidents, se présenter à ses yeux comme dans un miroir ; et qu’il s’était senti en même temps la faculté singulière d’en saisir l’ensemble aussi bien que les parties. J’ajoute foi à ce récit, d’après les expériences que l’opium m’a fait faire. Et j’ai retrouvé la même chose dans les livres modernes, accompagné d’une remarque que je crois également vraie : c’est que le livre redoutable des comptes dont parle l’Écriture, est l’âme elle-même de chaque individu. De tout cela, du moins, je tirai cette conclusion, que : oublier est impossible à l’homme. Mille événements peuvent et doivent tirer un voile entre la conscience présente et les secrètes inscriptions de l’âme ; des accidents de même nature peuvent aussi le déchirer ; mais voilée ou découverte, l’inscription reste toujours ; comme les étoiles paraissent s’enfuir devant la lumière du soleil, tandis que la lumière se place entre elles et nous comme un grand voile. Elles attendent, pour se révéler, que l’obscurité succède au jour.


Ayant noté ces quatre faits, comme distinguant spécialement mes rêves de ceux qu’on a dans l’état de santé, je citerai maintenant un cas qui éclaircit ma première assertion ; et ensuite tous ceux que je pourrai me rappeler, soit dans leur ordre chronologique ou de toute autre manière, propre à produire plus d’effet sur le lecteur.