J’ai été dans ma jeunesse, et même depuis, pour mon plaisir, un grand amateur de Tite-Live, dont j’avoue que je préfère le style et la forme, autant que le fond, à ceux de tout autre historien romain ; et je regardais comme le mot le plus redoutable et le plus solennel, comme une espèce de représentation de toute la dignité romaine, ce mot si souvent rencontré dans Tite-Live, consul romanus, surtout le consul étant revêtu de sa puissance militaire. Je veux dire que les mots de roi, sultan, régent, etc., etc., ou tout autre titre donné à ceux qui s’arrogent la majesté collective d’un peuple entier, avaient moins de pouvoir sur moi. De même, quoique je n’aie jamais été bien curieux d’histoire, je m’étais rendu familier avec une période de l’histoire d’Angleterre, celle de la guerre du Parlement, ayant été frappé de la grandeur de quelques-uns des principaux personnages, et de l’intérêt qu’offrent les mémoires qui ont survécu à ces temps de trouble. Ces deux parties principales de mes connaissances m’ayant servi de sujet dans mes réflexions, me servaient maintenant de sujet dans mes rêves. Souvent, après m’être représenté dans les ténèbres une espèce d’assemblée, un cercle de dames, une fête et des danses, j’entendais dire, ou je me disais : ce sont des dames anglaises du malheureux temps de Charles Ier. Ce sont les femmes et les filles de ceux qui se sont rencontrés dans la paix, se sont assis à la même table, alliés par le mariage ou le sang ; et pourtant, après un certain jour du mois d’août 1642, ils ne se virent plus qu’au champ de bataille ; et à Marston-Moor, à Newbury ou à Heseby, ils se donnaient des coups de sabre, et lavaient dans le sang la mémoire de leur ancienne amitié. Les dames dansaient et souriaient comme à la cour de Georges IV. Cependant je savais, même dans mon rêve, qu’elles étaient mortes depuis près de deux siècles. Tout à coup, on frappait des mains, j’entendais prononcer le formidable mot : Consul romanus, et venaient immédiatement Paulus ou Marius, entourés par une compagnie de centurions, avec la tunique écarlate, et suivis des alalagenos des légions romaines.


Quelques années après, comme je regardais les antiquités de Rome de Piranesi, M. Coleridge, qui était à côté de moi, me décrivit une suite de tableaux de cet artiste, appelés ses rêves, et qui ne sont autre chose que de semblables visions pendant un accès de fièvre. Quelques-uns (je parle toujours d’après le récit de M. Coleridge) représentaient de vastes salles gothiques : sur le plancher étaient semées toutes sortes de machines, des câbles, des poulies, des roues, des leviers, des catapultes, etc. Et sur le côté des murs on apercevait un plateau ; et, s’aidant à grimper sur ce plateau, Piranesi lui-même ; suivez l’édifice un peu plus haut et vous voyez qu’on arrive à un précipice escarpé, sans aucune balustrade ; et cependant aucun moyen de retourner sur ses pas. Il faut descendre au fond des abîmes. Quoi qu’il arrive à l’infortuné Piranesi, vous le supposez pour le moins à la fin de ses tourments et de ses efforts. Mais levez les yeux et voyez une seconde échappée plus haute encore ; et encore Piranesi sur le bord de l’abîme. Levez encore les yeux, et encore Piranesi sur un plateau plus élevé ; et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on le perde dans les voûtes ténébreuses des salles. Avec le même pouvoir de s’agrandir et de se multiplier, l’architecture s’introduisit dans mes songes, dans les derniers temps de ma maladie surtout ; et je voyais des cités et des palais que l’œil ne trouva jamais que dans les nuages. Je ne connais de poëte que Shadwell qui se soit inspiré avec de l’opium ; pourtant, dans l’antiquité, Homère est, je pense, justement réputé avoir connu sa puissance et sa vertu.


A mon architecture succédèrent des rêves de lacs, d’étendues immenses d’eau ; ils me tourmentèrent tellement que je craignis (quoique cela doive paraître bien hasardé à un médecin) que quelque affection de semblable nature n’altérât mon cerveau et que l’organe sentant se prît lui-même ainsi pour objet. Je souffris horriblement de la tête pendant deux mois ; et jusque-là, jamais pareille chose ne m’était arrivée ; j’en pouvais dire ce que le dernier lord Oxford disait de son estomac, qu’elle était capable de survivre au reste de mon corps. Je n’y avais encore senti ni migraine ni douleur, excepté ces rhumatismes causés par ma propre folie. Je résistai pourtant, quoique voyant fort bien à quoi je m’exposais.


Les eaux changèrent de caractère ; au lieu de lacs transparents, brillants comme des miroirs, ce furent maintenant des mers et des océans. Et il se fit encore un changement plus terrible, qui me promettait de longs tourments et qui ne me quitta en effet qu’à la fin de ma maladie. Jusqu’alors la face humaine s’était mêlée à mes songes, mais non d’une manière absolue, sans aucun pouvoir spécial de m’effrayer. Mais alors ce que j’appellerai la tyrannie de la face humaine vint à se découvrir ; peut-être dois-je l’attribuer à quelques événements de ma vie à Londres. Quoi qu’il en soit, ce fut maintenant sur les flots soulevés de l’Océan, que la face humaine commença de se montrer ; la mer était comme pavée d’innombrables figures, tournées vers le ciel ; pleurant, désolées, furieuses, se levant par milliers, par myriades, par générations, par siècles ; mon agitation était sans bornes ; mon âme s’élançait avec les flots.


Mai 1818.