Le Malais m’a poursuivi pendant plusieurs mois comme un ennemi acharné. Chaque nuit me transportait au milieu des scènes de l’Asie ; je ne sais si d’autres partageront mes idées sur ce point ; mais j’ai toujours dit que, si j’étais forcé de quitter l’Angleterre pour vivre en Chine, au milieu des usages chinois et de ce peuple inconnu, je deviendrais fou. Les causes de cette horreur sont en grand nombre ; quelques-unes doivent se rencontrer dans l’esprit de tout le monde. L’Asie méridionale, en général, est un lieu plein d’associations et de croyances épouvantables.
Personne ne prétendra que les stupides et barbares superstitions de l’Afrique, ou des peuples sauvages, l’affectent de la même manière que les religions anciennes de l’Indostan, si raffinées dans leur barbarie. La seule antiquité des choses de l’Asie, de leurs institutions, de leurs histoires, de leurs usages, etc., me fait une telle impression qu’à mes yeux l’ancienneté de la masse fait disparaître la jeunesse même des individus. Un jeune Chinois est pour moi un homme d’avant le déluge (renouvelé). Des Anglais mêmes, quoique ignorant tout à fait de telles institutions, avaient horreur des cérémonies mystiques de leurs castes, et refusaient de s’y mêler ; ce qui contribue à cela, c’est le manque total de sympathies entre leurs manières et les nôtres. J’aimerais mieux vivre avec des lunatiques ou des bêtes brutes. Il faut que le lecteur entre dans toutes ces idées, avant de pouvoir comprendre l’inimaginable horreur dont ces rêves orientaux et ces tortures, conseillées par la superstition, m’avaient frappé. Sous le soleil ardent du tropique, je rassemblais toutes les créatures hideuses, les oiseaux, les animaux, les reptiles, les arbres et les plantes de toutes les régions inconnues, dans la Chine et l’Indostan ; l’Égypte même et ses dieux y venaient aussi. J’étais arrêté, heurté, mordu par des perroquets, des singes ; je me frappais sur des pagodes ; j’étais fixé pour des siècles à leur sommet, ou dans leurs chambres secrètes ; j’étais l’idole, j’étais le prêtre, j’étais la victime ; on me sacrifiait. Je fuyais la colère de Brahma à travers toutes les forêts de l’Asie : Vishnu me haïssait ; Seeva m’attendait. Je tombais dans les mains d’Isis et d’Osiris ; j’entendais dire à tout le monde que j’avais commis une action dont le récit faisait trembler l’ibis et le crocodile. On m’ensevelissait, pour des milliers d’années, dans des cachots de pierre, avec des mines et des sphynx, dans des chambres sombres et tristes, au cœur des pyramides éternelles. Je sentais les baisers froids et hideux des crocodiles, et je tombais au milieu des serpents et des monstres, dans les sables et les herbes du Nil.
Je ne sais si le lecteur comprend toute l’horreur de ces visions ; elle était si grande pour moi, qu’elle ressembla d’abord à de l’étonnement. Vinrent ensuite, non pas tant la terreur que l’aversion et le dégoût. Chaque cérémonie, chaque menace, chaque punition, était accompagnée d’une idée d’éternité qui m’accablait jusqu’à me faire perdre la raison. Jusque-là, ce qui m’avait effrayé dans mes rêves, sortait de mon imagination ; ici les causes, les agents étaient physiques : des oiseaux, des serpents ou des crocodiles, des crocodiles surtout. Cet animal maudit m’épouvantait à lui seul plus que tous les autres. J’étais forcé de vivre avec lui, et (comme toujours) pendant des siècles. Je me sauvais quelquefois, et je me trouvais dans des maisons chinoises, avec des tables de bambous. J’avais alors une grande frayeur de ces petits animaux qui s’introduisent dans leurs habitations ; de sorte qu’en dormant, en mangeant, ils sont toujours en danger de mort. Mais les sophas sur lesquels j’étais assis venaient à se mouvoir eux-mêmes ; l’abominable tête du crocodile, avec ses yeux de flamme, me regardait, et je restais comme fasciné. L’affreux reptile se retrouvait si souvent dans mes songes, que plusieurs fois le même rêve finissait de la même manière. J’entendais de douces voix qui me parlaient (j’entends tout ce qui se passe autour de moi pendant mon sommeil), et je m’éveillais aussitôt. Il était grand jour, et je trouvais mes enfants, se tenant la main à mon chevet. Ils venaient me montrer leurs souliers de couleur, ou leurs habits neufs qu’on leur avait mis pour sortir. Je vous jure que passer de ces rêves effroyables à la vue de ces innocentes créatures me causait une révolution si forte, que je pleurais en les embrassant, sans pouvoir m’en empêcher.
Juin 1819.
J’ai eu occasion de remarquer, à différentes époques de ma vie, que la mort de ceux à qui nous sommes attachés, et l’idée même générale de la mort, est (cæteris paribus) plus frappante pendant l’été que pendant toute autre saison. Et voici pourquoi, du moins à ce que je pense : d’abord ce que nous pouvons voir du ciel nous paraît alors plus élevé, plus grand et (si on peut se permettre une telle expression) plus infini. Les nuages, au moyen desquels l’œil mesure ordinairement l’éloignement de ce pavillon bleu suspendu au-dessus de nos têtes, sont en été plus grands, accumulés en masses plus énormes ; secondement, la lumière et le spectacle du soleil couchant et du soleil levant sont plus propres à faire naître l’idée de l’infini ; et troisièmement (ce qui est la plus forte raison), la nature, vivifiée par la chaleur et la puissance du soleil plus ardent, lutte avec horreur contre la pensée de la mort et la froide stérilité du tombeau. Mais l’on peut observer généralement que, si deux idées s’opposent l’une à l’autre et se repoussent, elles se font naître mutuellement. C’est pour cela qu’il m’est impossible de bannir la pensée de la mort, lorsque je me promène seul dans les jours si longs de l’été, et un récit de mort particulier, s’il ne me touche pas davantage, du moins reste dans mon esprit d’une manière plus opiniâtre. Peut-être cette raison et un petit événement que je passe sous silence ont été les causes du rêve suivant. Mon âme, cependant, y était disposée d’avance ; mais, s’étant une fois déclaré, il ne me quitta plus, et, prenant mille formes fantastiques, il les réunissait ensuite toutes à la fois, et composait de nouveau la première vision.
Il me semblait que c’était un dimanche matin du mois de mai. J’étais debout, à la porte de ma chaumière. Devant moi se passait une scène, que la position du lieu même pouvait amener, mais que mon imagination rendait plus solennelle et plus forte. Je voyais nos montagnes et, à leurs pieds, les mêmes vallées ; mais les montagnes étaient plus hautes que les Alpes. D’ailleurs, aucune créature humaine, excepté quelques personnes dormant tranquillement dans le cimetière sur des tombeaux couverts de feuilles et de fleurs, et particulièrement sur le tombeau d’un enfant que j’aimais beaucoup. J’avais vu tout cela, justement une matinée d’été, lorsque était mort ce pauvre enfant. Je regardais cette scène, qui n’était pas nouvelle pour mes yeux, et je me disais tout haut : « Il manque à tout cela un lever du soleil. C’est un triste jour. Et c’est le jour où ils célèbrent les premiers fruits de la résurrection. Je vais sortir. Il faut oublier aujourd’hui les vieux chagrins ; car l’air est frais, et les montagnes sont élevées. Les forêts sont tranquilles comme le cimetière. Cela va m’ôter ma fièvre, et je ne serai plus malheureux dorénavant. »
Je me retournai et j’ouvris la porte de mon jardin. Alors s’offrit à moi une scène toute différente, mais que pourtant mon rêve me faisait trouver en harmonie avec l’autre. C’était une scène orientale : et c’était aussi un dimanche, et aussi une matinée. On voyait dans l’éloignement les dômes et les coupoles légères d’une grande cité… puis une image, prise sans doute de quelque peinture de Jérusalem ; et à deux pas de moi, sur une pierre, et sur des palmiers de Judée, était assise une femme. Je regardai de son côté ; et c’était… Anna ! Elle me fixa d’un regard prompt. Et je lui dis enfin : « Ainsi je vous retrouve après tant d’années ! » J’attendais une réponse : elle ne m’en fit aucune. Je reconnaissais ses traits ; pourtant qu’ils étaient changés ! Dix-sept ans auparavant, lorsque la clarté de la lampe tombait sur son visage, et que, pour la dernière fois, je déposai un baiser sur ses lèvres (qui n’étaient pas souillées, ô Anna !), ses yeux étaient baignés de larmes ; maintenant elle ne pleurait plus. Elle semblait plus belle qu’elle n’était alors, et les années n’avaient laissé sur elle aucune trace. Ses regards étaient tranquilles ; mais ils avaient une expression grave et solennelle. Je la contemplais avec une sorte de vénération ; mais tout à coup elle devint triste, et je vis du côté des montagnes une vapeur qui s’élevait entre nous. Tout disparut.